Un peu de douceur dans ce monde de brutes épaisses…
En 1985, trois ans après la sortie du dernier album de Roxy Music (le chef d’oeuvre « Avalon » ), Bryan Ferry publie « Boys and girls », un disque solo qui creuse à nouveau le sillon classieux dans lequel le groupe anglais faisait merveille au début des années 80 (certains avaient même parlé de « sophisti-pop »). Rien qu’à voir le nom de quelques-uns des musiciens invités par le dandy de Newcastle pour les nombreuses sessions d’enregistrement (David Gilmour, Mark Knopfler…), on se doute que la musique va être particulièrement léchée. Gagné : l’album entier diffuse une pop soignée, raffinée, élégante, luxueuse – j’ai presque envie de dire aristocratique, pour dire à quel point elle s’extrait de la mêlée boueuse qu’était à l’époque une grande partie de la variété internationale.
Ce parti-pris n’a pas empêché Bryan Ferry de recevoir un très grand succès : c’est le seul disque pour lequel il ait atteint la première place dans les charts britanniques et reçu une certification disque de platine. Cela est dû notamment à deux splendides singles : « Slave to love », dont je parlerai sûrement une autre fois, et ce superbe « Don’t stop the dance » que je partage aujourd’hui.
Introduit par une mesure de batterie triggée aux allures de boîte à rythme, le morceau est une force tranquille qui se déploie en ondulant dans une atmosphère nocturne, envoûtante et sensualissime : les nappes de synthé glissent suavement, les boucles de gratte ondoient, les riffs de guitare se noient dans la reverb, les choeurs féminins typiquement eighties apportent une touche de douceur plaintive, et quelques phrases soyeuses de sax alto accentuent l’impression d’être dans un night-club chic de Manhattan, entouré de couples qui dansent rêveusement et lascivement. Le rythme, un peu plus de 100 battements par minute, est juste assez rapide pour inviter au déhanchement, mais assez lent pour que celui-ci n’ait rien de mécanique et de sautillant, comme il sied à une chanson d’amour un rien désabusée…
Car à lire les paroles, au-delà du glamour et du velours, c’est aussi de mélancolie qu’il s’agit. Certaines phrases font allusion aux difficultés de la vie dans un monde confortable, certes, mais néanmoins impitoyable pour les cœurs trop tendres – ces cœurs qui, peut-être à force d’avoir été trop déçus par la vie, à force de s’être sentis floués (« Mama says truth is all that matters / Lying or deceiving is a sin » ), se demandent un peu quel est le sens de la vie qu’ils mènent (« Drifting through a world that’s torn and tattered, / yvery thought I have don’t mean a thing » ) ; ces cœurs qui sont minés par la crainte de s’être égarés à jamais (« Will I ever find my way again » ), et qui sentent bien que s’ils s’éteignent un peu trop, ils vont finir par s’effriter de l’intérieur. Alors ces cœurs fragiles, ils s’exhortent mutuellement à ne pas s’arrêter de danser, à continuer encore et encore à s’étourdir, au-delà de la fatigue. La danse est ici une métaphore de la persévérance qui est nécessaire pour faire face aux vicissitudes de la vie : lorsque la tempête fait rage, rester en mouvement n’est pas une option, c’est la condition sine qua non pour rester vivant (« Got to keep on moving or I’ll die » ).
Ce texte subtil est chanté par la voix si caractéristique du crooner aux yeux bleus, une voix charnelle et racée, un soupçon désinvolte aussi (la classe est d’autant plus classe qu’elle semble ne pas se soucier de l’être, bien sûr) : même ses cordes vocales sont tirées à quatre épingles.
On peut imaginer que les « Don’t stop the dance » susurrés par Brian Ferry, qui résonnent de multiples fois tout au long de la chanson, sont prononcés par les amants qu’il met en scène les yeux dans les yeux et les lèvres entr’ouvertes : chacun·e est ému·e par la beauté de l’être aimé, par ce qui resplendit à sa surface mais aussi par ce qui, en lui ou en elle, rayonne de l’intérieur (« Beauty should be deeper than the skin » ). L’homme qui chante semble peut-être un brin détaché, mais en vérité il place l’amour au-dessus de tout (il a bien appris la leçon de sa maman : « Mama says love is all that matters » ). Et c’est justement pour cela qu’il veut rester sur la piste de danse : parce que pour lui il est évident que c’est là que la vie prend vraiment vie, c’est là que l’amour s’exprime de la façon la plus libre et la plus éclatante.
En me renseignant sur cette chanson, j’ai découvert que Bryan Ferry aimait beaucoup une phrase d’un poète et musicien du 19ème siècle que je ne connais pas, Sidney Lanier : « La musique, c’est l’amour à la recherche d’un mot. » Je ne sais pas exactement ce que cette formule évoquait pour lui, mais à moi elle me fait penser que la musique est peut-être, pour les amants, le meilleur moyen de communiquer et d’exprimer leur amour.
« Footsteps in the dark come together »
