John Coltrane & Johnny Hartman – « Dedicated to you »

Il y a deux façons d’envisager la possessivité en amour.

La première consiste à vouloir s’accaparer l’autre et à exprimer de la jalousie pour toutes les personnes qu’il fréquente. C’est peut-être une réaction humaine, surtout quand on est fragile affectivement, mais bien sûr c’est très pénible à vivre pour cet autre – il n’y a pas grand monde qui aime être sans cesse surveillé et cadenassé. Le résultat est qu’en plus d’être détestable moralement, cette possessivité-là est aussi l’un des plus sûrs moyens d’amener cet autre à fuir.

Mais il y a une deuxième façon d’envisager l’amour sous l’angle de la possessivité, et celle-là me plaît beaucoup: elle consiste à décider que l’on appartient corps et âme à cette personne que l’on aime. J’aime dire à la femme que j’aime que je suis son homme, et quand je le dis ce n’est pas une figure de style ou une parole en l’air que je prononce juste pour lui faire plaisir: je suis à elle, et rien qu’à elle. Je sais qu’il y en a qui pour qui c’est ringard, ou patriarcal peut-être, mais moi je trouve ça tellement joli et charmant.

C’est à peu près ce que raconte les paroles de cette chanson romantissime.

Dans les premières versions, enregistrées dans les années 30, « Dedicated to you » est jouée sur un rythme guilleret et presque entraînant, par exemple dans la version de la jeune Ella Fitzgerald. Pour leur part, John Coltrane et Johnny Hartman en font une ballade lente et langoureuse, accompagnés par une section rythmique précise et discrète, qui laisse John Coltrane et Johnny Hartman dialoguer. Le crooner chante les paroles avec un soupçon de distance, peut-être ironique, peut-être simplement pudique. Quant au sax tenor de Coltrane est plus clair et vibrant que jamais. Comme l’a écrit joliment un chroniqueur, « Coltrane donne l’impression de chanter ses notes tandis qu’Hartman les rend cuivrées et joue de sa voix comme d’un instrument. » Et tout au long du morceau, on passe de l’un à l’autre presque sans s’en apercevoir, signe de l’étonnante cohésion de ce duo: c’est comme tous les deux se dédiaient à travers la maîtrise parfaite de leur art.

Dans les notes de pochette, A.B. Spellman écrit que deux objectifs présidaient à ce projet: faire sortir de l’anonymat un crooner injustement méconnu, mais aussi et surtout montrer que le John Coltrane Quartet était capable d’accompagner n’importe quel musicien ou artiste.

C’est peu dire que ce double objectif est atteint, et brillamment.

« To you

because your love is the beacon that lights up my way

To you

because with you I know a lifetime could be just one heavenly day »

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