Je ne suis pas du tout connaisseur de The Beach Boys, dont jusqu’à il y a très peu de temps je ne connaissais que les principaux tubes. Il a fallu que je me lance dans cette aventure des chroniques musicales pour que, désireux de combler quelques-unes des nombreuses lacunes de ma culture musicale, j’ai eu envie de me documenter sur le groupe californien. Comme à mon habitude, je l’ai fait en écoutant quelques podcasts (notamment sur « Very good trip » ), en lisant quelques articles et en écoutant des albums ou des morceaux un peu au hasard – en commençant par ceux dont les descriptions me semblaient particulièrement prometteuses.
Et c’est ainsi que je suis tombé sur cette invraisemblable merveille, du calibre de « God only knows » .
« Surf’s up » est une chanson méconnue sortie en 1971 sur le dix-septième album studio des Beach Boys, qui porte le même nom. À cette époque, le leader et chanteur, Brian Wilson, était totalement lessivé, noyé depuis quatre ans dans une très profonde dépression, suite à l’échec de son projet « Smile ! » qui n’est sorti que sous la forme d’un album inachevé, « Smiley smile » : il n’était même plus capable de jouer sur scène avec son groupe, qui lui avait trouvé un remplaçant attitré pour les concerts. En quatre ans, pas mal de choses avaient changé : les Beach Boys avaient quitté leur maison de disques historique, Capitol, pour rejoindre une division de la multinationale Warner Bros, mais le succès les avait fui (le précédent album, « Sunflower », marqué par un virage Peace & love, avait été un échec commercial fort cuisant). Il faut dire que l’image hédoniste du groupe californien n’était plus trop ajustée à une période dans laquelle la protestation politique et les mouvements contre la guerre du Vietnam et en faveur des droits civiques étaient en train d’enfler (le premier festival de Woodstock venait d’avoir lieu en 1969). À l’époque, même un monstre sacré comme Bob Dylan faisait l’objet de violentes critiques sur son manque d’engagement politique, alors les Beach Boys n’en parlons pas.
L’album « Surf’s Up » va occasionner un petit retour en grâce, loin cependant du raz de marée commercial de « Surfin’ USA » ou de « Good vibrations ». Il a d’abord été remarqué pour sa pochette magnifique, qui est inspirée d’une célèbre sculpture de James Earl Frazer, « The end of the trail » : visuellement déjà, on est à peu près aux antipodes de l’enthousiasme joyeux et insouciant qui caractérisaient beaucoup des pochettes des Beach Boys durant la période Capitol. Musicalement, le disque est très inégal, ce qui peut s’expliquer par le fait qu’il est de bric et de broc : les trois derniers morceaux sont des rescapés qui n’avaient pas été inclus sur les précédents albums, et ce qui précède est composé de chansons écrites par tous les membres du groupe, et même par le nouveau manager Jack Rieley ! Honnêtement, je trouve qu’une grande partie de cet ensemble hétéroclite est assez quelconque, hormis quelques belles réussites comme « Disney girls (1957) », une jolie ballade nostalgique écrite par Bruce Wilson, et « ‘Til I die », un titre désolé de Brian dans lequel même les « hey hey hey » sonnent de façon invinciblement triste.
Mais il y a la merveille absolue par laquelle l’album se conclut.
« Surf’s Up » a été composée rapidement par Brian Wilson en 1966, alors qu’il travaillait sur le projet « Smile ! », dont je parlerai une autre fois (il y a peu de disques qui méritent autant le qualificatif de « mythique »). Elle avait finalement été écartée, entre autres raisons parce que la production ne comprenait pas les paroles écrites par van Dyke Parks, qui de fait sont très obscures et elliptiques, truffées de jeux de mots et d’allusions difficiles à décrypter (et à traduire). D’après ce que j’en ai lu, le texte commence par exprimer le désespoir d’un musicien d’opéra, d’un musicien de music-hall et de fêtards âgés : « A choke of grief, heart-hardened I, / Beyond belief, a broken man too tough to cry. » Mais ces personnages finissent par voir l’espoir renaître en écoutant et en contemplant la vitalité de la jeunesse : « Surf’s Up! Mmmm… / Aboard a tidal wave / Come about hard and join the young / and often spring you gave. »

Bien que « Surf’s up » n’ait pas été incluse sur le disque « Smiley smile », le public avait pu en avoir un aperçu car Brian l’avait interprétée seul au piano pour l’émission télévisée de Leonard Bernstein, « Inside Pop ». Grâce à ce passage à l’écran, on en connaissait la mélodie chantée, et par ailleurs on savait qu’il y avait quelque part des passages enregistrés dans lesquels on pouvait entendre « un accompagnement orchestral fait de piano, de guitare, de contrebasse, de cymbales, et de percussions » , auquel venait s’adjoindre à certains endroits un ensemble de cors d’harmonie. Très vite, ce morceau inachevé que l’on croyait perdu à jamais est devenu pour les fans une sorte de fantasme, à la frontière entre réalité et imaginaire – un équivalent musical de la licorne ou du dahu. Profondément marqué par l’échec du projet « Smile ! », Brian Wilson ne voulait plus en entendre parler, mais fort heureusement le nouveau manager Jack Rieley a réussi à le convaincre d’y revenir et de l’inclure dans le nouveau projet d’album.
C’est peu dire que le résultat est absolument splendide. « Surf’ up » est une chanson si originale qu’elle en est déroutante, avec plusieurs passages différents qui s’enchaînent subtilement comme un patchwork. On y entend un piano qui dicte le rythme de façon souveraine, une basse qui gratte ses notes aussi souplement qu’un chat descendant l’escalier, une trompette piccolo, un glockenspiel, des choeurs raffinés, des envolées lyriques, et dans la version des Smile sessions en 2010, la voix de Brian qui monte comme jamais dans les hautes cimes (dans l’enregistrement initial en 1971, c’est son frère Carl qui chantait dans les premières parties, car Brian n’était alors pas en état de chanter de façon correcte). À 3’09, après quelques vocalises suspendues, le groupe a ajouté un passage d’une autre chanson non conservée de « Smile ! », « Child is father to the man » (une expression tirée de l’oeuvre du poète anglais William Wordsworth), qui est joué sur un rythme plus rapide : « Surf’s up » décolle alors en majesté.
Tout cela est arrangé d’une façon incroyablement subtile, consacrant les Beach Boys comme la plus grande chorale de l’histoire de la pop music. Comme l’a parfaitement résumé un commentateur amoureux du groupe californien, « Surf’s up » est « un bijou de psychédélisme un peu maniéré, d’une grâce et d’une inventivité totales » , une chanson d’une liberté et d’une délicatesse absolument confondantes, jusque dans les mots chantés dans le passage ajouté à la fin. Étant donné son originalité, je comprends bien qu’elle ne soit pas devenue un tube (les amateurs et amatrices de surf apprécieront le jeu de mots, j’espère). Mais pour ma part, pour le peu que je connais des Beach Boys, c’est peut-être bien ma chanson préférée de ce groupe finalement bien mal connu. Pourquoi n’ai-je pas découvert ça plus tôt? 😔
« A children’s song –
Have you listened as they played ?
Their song is love
and the children know the way.
That’s why the child, child, child – the child…
is father of the man ».

