Comme le disait le psychologue Paul Watzlawick, l’une des plus évidentes caractéristiques de la folie est l’obstination à faire « plus de la même chose qui ne fonctionne pas » .
En voici une excellente illustration : en un bref article sur le site de France3 Aquitaine, nous lisons d’abord l’impasse dans laquelle l’agriculture industrielle se dirige, et ensuite nous constatons l’aveuglement de celles et ceux qui la dirigent et la représentent, qui refusent de comprendre ce qui se passe et qui, au lieu d’accepter un changement de modèle agricole (qui arrivera de toutes façons !), s’acharnent à le maintenir sous perfusion, quitte à ce qu’il soit encore plus déconnecté de la réalité physique et écologique, encore plus insoutenable, et encore plus destructeur.
L’article de France3 Aquitaine décrit la situation d’un cultivateur des Landes, François Darbo, qui a repris en 2010 l’exploitation familiale de ses parents, et qui se pose de plus en plus de questions sur la pertinence de semer du maïs. Cette année particulièrement, parce qu’en plus des aléas climatiques, les prix des carburants et des engrais ont plus que doublé du fait de la guerre en Iran. Résultat : « Semer est devenu un risque » ou « un pari » (« C’est la loterie, quand on sème » ). Si la sécheresse frappe cet été (et de ce côté-là il y a des inquiétudes à avoir avec le temps quasi estival que l’on a eu dans les Landes à plusieurs reprises durant ce printemps), si le prix des céréales n’augmente pas, le pari risque d’être perdant.
L’an dernier, le pari s’est révélé perdant : François Darbo a récolté 25 quintaux de maïs par hectare, « c’est-à-dire rien » . « Sur cette parcelle, j’ai dû perdre entre 6 et 800 euros l’hectare l’année dernière » .
>> Cette année, l’agriculteur a donc décidé de laisser l’une de ses parcelles en jachère : « On ne fait rien, on laisse en jachère. Ce n’est pas ce qui nous fera vivre, mais au moins on ne perdra pas d’argent ! »
Sur cette exploitation cela représente une surface assez petite (5 hectares sur 90), mais ce n’est pas du tout un épiphénomène isolé : « À la chambre d’agriculture des Landes on constate le phénomène à l’échelle du département : entre 10 et 20 % des cultures de maïs sont passées en jachère. »
Soit dit en passant (1), on a là l’un des nombreux signaux faibles de la profonde crise alimentaire qui va frapper dans les prochaines années ou décennies. Pour produire, l’agriculture industrielle a besoin de trois choses au moins : d’un climat stable, d’un approvisionnement en énergie fossile abondante et bon marché, et d’un niveau de biodiversité suffisant. On sait que ces trois fronts la situation est en train se salement se dégrader, et il n’y a pas besoin d’être un pessimiste maladif pour s’en inquiéter.
Soit dit en passant (2), il est assez savoureux de constater que certains de « nos agriculteurs », comme aiment à dire « nos politiques » en posant la main sur le coeur, choisissent de mettre en œuvre une mesure, la jachère, qui est dénoncée par la FNSEA et la CR comme étant une folie d’une PAC prétendument sous l’influence obscurantiste et satanique des escrologistes décroissancistes findumondistes khmers verts.
Le fait est que si François Darbo et certains de ses collègues décident de mettre en jachère certaines de leurs parcelles, ce n’est en aucun cas à cause dézécolos, mais c’est parce que l’agro-industrie les incite à produire d’une manière qui les rend vulnérables. Et c’est appelé à s’aggraver : le changement climatique EST une réalité qui perturbe de plus en plus le cycle de l’eau et qui rendra les sécheresses estivales de plus en plus fréquentes et de plus en plus intenses, l’effondrement de la biodiversité EST une réalité dont l’agriculture industrielle est la première coupable et qui rend les cultures de plus en plus vulnérables aux attaques de ravageurs, la dépendance de l’agriculture industrielle aux énergies fossiles et aux intrants EST une réalité qui la menace d’être quasiment en incapacité de produire quoi que ce soit en cas de rupture d’approvisionnement en gaz et/ou en pétrole. Dans ce contexte, consacrer 66% de la Surface Agricole Utile des Landes au maïs, qui plus est à du maïs essentiellement destiné aux bovins, est évidemment l’un des pires choix agronomiques que l’on puisse faire.
Une fois encore, on constate que ce n’est pas l’écologie qui est punitive, mais que c’est l’absence de compréhension et de prise en compte sérieuse des enjeux écologiques qui va l’être, de façon de plus en plus dévastatrice. À force d’avoir cru que ça pourrait durer, à force de ne pas s’être préparé à des changements inévitables, viendra un moment où les crises s’enchaîneront de façon de plus en plus rapide et profonde, et si à ce moment-là nous n’avons pas déjà entamé la transition vers un modèle agricole plus durable, alors nous n’aurons plus les moyens pour l’adapter en catastrophe, ni sur le plan financier, ni sur le plan matériel et énergétique. À ce moment-là il y a du monde qui pleurera de ne pas avoir un très grand jardin, de très grandes cuves à eau et un cellier bien rempli.
Dans un esprit normalement constitué, pour quiconque est un peu au courant des réalités sur le plan écologique et énergétique, la solution est tout à fait claire : il faut produire autre chose, et produire autrement. Cultiver des plantes bien moins gourmandes en eau, miser bien davantage sur les cultures pérennes et sur les arbres, développer ce que mon ami Mathieu Foudral appelle une agriculture de cueillette, (je recommande chaudement son livre intitulé Cultiver dans le monde de demain), réduire fortement la taille des élevages, utiliser à fond les pratiques issues de l’agro-écologie. Tout cela implique une réforme agraire, le démembrement des latifundia afin de multiplier les petites fermes diversifiées, plus intenses en main d’oeuvre et plus autonomes en énergie, avec des réseaux de distribution en circuits hyper-courts. L’idée est de produire et de distribuer de la fouche à la fourchette sans avoir besoin de cramer du pétrole ou du gaz. Cela va à l’inverse du « sens de l’histoire », je le sais bien. Et pourtant ce que je viens de décrire est la seule façon de produire de quoi nourrir le monde d’une façon qui soit réellement durable. Non pas l’une des façons : la seule, l’unique.
Pour la présidente de la Chambre d’agriculture des Landes, Marie-Hélène Cazaubon, le choix de mettre une parcelle en jachère n’est pas une bonne démarche car « bien souvent, elle va le rester pour plusieurs années » : « Ce sera de la non-production pour l’avenir. »
On peut déjà, dit-elle, faire le choix de changer de culture en semant du soja ou du tournesol, « qui, eux, n’ont pas besoin d’engrais » . OK.
Mais Marie-Hélène Cazaubon a une autre solution (on la voyait venir de loin) : il faut assurer un meilleur accès à l’eau. « On a vraiment besoin de sécuriser nos exploitations avec un accès qui soit sécurisé et garanti sur de nombreuses années » , plaide-t-elle. Il en va selon elle « de la survie » des exploitations agricoles landaises. Construisons donc des mégabassines, dont tous les travaux scientifiques montrent qu’elles ont des effets pervers dramatiques puisqu’elles sont remplies en pompant dans les nappes phréatiques (et qui en outre aboutissent à l’accaparement de l’eau par un tout petit nombre d’exploitations agricoles géantes et inféodées à l’agroindustrie). On pourra ainsi prolonger l’existence de l’agriculture industrielle et lui permettre de détruire encore plus longtemps la biodiversité, de contribuer encore plus longtemps au changement climatique, et d’amener encore plus sûrement le monde entier à la faillite alimentaire.
Je dis souvent que la société industrielle ira jusqu’au bout du bout du délire, en klaxonnant, fière d’elle-même et des solutions foireuses qu’elle invente aux problèmes qu’elle a elle-même créés. Décidément, Arnaud Rousseau, Annie Genevard, Laurent Duplomb et consorts figurent parmi les plus redoutables de ses adeptes.

