Midlake est un groupe texan qui a été formé en 1999, d’abord sous le nom The Cornbread All-Stars. Alors que dans les premières années il produisait plutôt une musique inspirée par le jazz, la découverte d’artistes tels que Radiohead, Björk, The Flaming lips ou Grandaddy a amené les membres du groupe à évoluer vers un mélange de folk et de soft-rock, et à acter ce glissement par un changement de nom. La rupture fut alors si nette que le leader et du chanteur, Tim Smith, qui était saxophoniste, a décidé de cesser de jouer de cet instrument !
Après deux albums dont honnêtement je ne connais pas grand chose, à part le magnifique « Roscoe », Midlake a sorti en 2010 un très beau disque intitulé « The courage of others ». Influencé par la folk anglaise de la fin des années 1960, cet album sombre et austère est franchement magnifique, même si sur la durée il peut donner l’impression d’une certaine monotonie. De fait, les tempis sont très proches d’une morceau à l’autre, on retrouve à chaque fois le même genre d’harmonies de voix et d’arpèges de guitare folk, le chant de Tim Smith est d’un bout à l’autre lancinant et un soupçon morne, tout cela étant soigneusement agencé dans un écrin délicat. Il y en a que ce côté répétitif rebute car ils ont l’impression d’écouter une longue et unique plage. Certes, on peut dire que d’une chanson à l’autre la recette ne change guère, mais quand comme moi on l’apprécie, pourquoi ne pas y revenir, pourquoi ne pas se resservir ?
Pour les raisons évoquées ci-dessus, il n’est pas forcément facile d’extraire un morceau de ce disque : j’ai finalement choisi « Acts of man », mais ça aurait pu tomber sur « Winter dies » ou sur « Rulers, ruling all things », et j’aurais sûrement écrit des choses assez proches du contenu de cette chronique.
Cette chanson, qui ouvre l’album, est la quintessence de la pop médiévale, bucolique et champêtre que Midlake invente sur ce disque : parce que la guitare acoustique est ici particulièrement cristalline, parce que la voix belle et chaude de Tim Smith donne l’impression d’écouter une ode mélancolique chantée par un ménestrel à la cour de quelque seigneur, parce que la batterie y prend ça et là l’allure de roulements de tambour, et plus encore grâce à la flûte traversière qui s’invite à partir d’une minute pour redoubler la mélodie chantée, et qui s’envole en solo à 1’41. Musicalement, « Acts of man » est une chanson qui fleure le feu de bois, les parquets qui craquent et les promenades en forêt dans les feuilles mortes (un chroniqueur a parlé d’une folk automnale, et ça me semble très juste).
La thématique de « Acts of man » est du même tonneau (d’hydromel) : les paroles invitent en effet à suivre le chemin qui est indiqué par la flûte pastorale, à bifurquer pour s’extraire du monde technicisé, rationalisé et aseptisé dans lequel (sur)vivent les modernes, et à choisir une vie simple, humble, et connectée aux cycles naturels. La rusticité dont il est question ici n’est pas celle des maisons de campagne que fréquentent aux beaux jours les bourgeois snobs et amateurs de meubles chinés et de légumes de « leur » « petit producteur bio local » : c’est celle de la vie rurale, quotidienne et laborieuse, des souliers boueux qui attendent de resservir à côté de la porte d’entrée, de la soupe poireaux pommes de terre qui fume et qui requinque après une après-midi à couper du bois dans la grange ou à nettoyer les clapiers, des armoires démodées en chêne massif, des greniers qui sentent un peu le renfermé… Dans ce monde-là, les actes des hommes sont répétitifs et prosaïques, ils engagent autant les muscles que le cerveau, ils nécessitent des outils que l’on empoigne, que l’on soulève et qui laissent de grosses ampoules aux mains, et ils fournissent des résultats tangibles. Planter des arbres, retourner le compost, arroser le potager, désherber les carottes, aménager des niches écologiques pour la vie sauvage… et récolter de la nourriture, du calme et de la beauté.
« Acts of man » exprime un refus sourd de la modernité arrogante et une volonté obstinée de marcher sur son propre et modeste chemin (« Go on with their own, on with their own hidden ways » ). Mais dans cette mise en musique fervente d’une vie ancrée dans la terre, il n’y a rien de naïf : le monde que décrit ici Midlake est un monde qui décline inexorablement (« All that grows starts to fade, starts to falter » ), si bien que cette chanson est au fond une complainte assez désespérée. Cela dit, si désespoir il y a, il est exprimé de façon très pudique, sans verser dans la complaisance de l’auto-apitoiement : Midlake illustre à merveille la belle formule « L’élégance du désespoir ».
« Great are the sounds of all that live
and all that man can hold »
