Ce semestre je vais devoir corriger 750 copies. La correction des copies est vraiment le pire du pire de mon métier d’enseignant, et chaque fin de semestre j’ai l’impression d’être une simple machine à distribuer des bons et des mauvais points. Chaque session de corrections, je repense à cette citation de circonstance du philosophe Marcel Conche, dans un recueil d’articles intitulé Vivre et philosopher :
« [En tant qu’enseignant, je n’ai jamais parlé du Bac à mes élèves.] Il était simplement entendu qu’à la fin de l’année, ils essaieraient de donner satisfaction à des adultes maniaques. Mon but était seulement que plus tard ils puissent être libres à l’égard de leur occupation besogneuse, utilitaire, servile, pour porter le regard vers ce qui, dans cette vie fugitive, compte vraiment.«
Personnellement j’étais un enfant et un adolescent très sérieux, très appliqué à « donner satisfaction » aux adultes. Mais j’étais aussi assez rêveur, contemplatif, créatif, un peu poète d’une certaine façon. Je lisais énormément, je passais des heures à construire des trucs divers et variés en Lego ou en tout ce que j’avais sous la main, j’ai fabriqué une carte de mon village qui tapissait la moitié d’un mur de ma chambre (pour l’échelle ce n’était pas trop ça 🫡), j’ai dessiné de nombreux plans de bateaux ou de navettes spatiales dans lesquels j’avais envie de vivre, je reproduisais des jeux de société, j’ai écrit et illustré le premier numéro d’un « Journal des amis de la nature », j’ai bidouillé des spectacles de marionnettes, j’ai inventé des mots croisés pour mon pépé puisqu’il adorait ça… Je me souviens aussi que j’ai peint des deux côtés un carton de table de ping-pong : d’un côté il y avait un réseau de routes pour y faire rouler mes petites voitures (ou un jeu de 32 mini-cartes à jouer que j’avais transformé en coureurs du Tour de France, il y avait 4 équipes de 8 coureurs, des étapes et un classement général …), et de l’autre il y avait un stade d’athlétisme sur lequel j’organisais des épreuves de Jeux olympiques avec mes bonhommes Playmobil…
Qu’aurait été ma vie si je m’étais dirigé vers ce dans quoi je m’absorbais et qui me rendait joyeux quand j’étais petit ? Je serais peut-être devenu inventeur de modèles Lego, ou bien je m’occuperais d’animaux, ou bien je travaillerais dans le monde de la musique, ou bien je tiendrais des ateliers d’écriture pour des enfants ou des ados… Ou bien je ferais aujourd’hui quelque chose dont je n’ai pas la moindre idée suite à une rencotre que je n’ai pas faite ? En tous cas une chose est sûre, si je pouvais repartir de zéro et faire vraiment ce que j’aime, je ne serais pas prof de science po… et je ne ferais surtout pas passer des examens!
Avec le recul je me dis que j’aurais aimé avoir la liberté de porter mon regard vers « ce qui, dans cette vie fugitive, compte vraiment ». Cette liberté, j’ai du apprendre à la conquérir petit à petit. L’apprentissage n’est pas fini, loin de là. Et pour cet apprentissage là, il n’y a pas d’examen, heureusement : la vie et les rencontres suffisent.
⤵️ « L’arrivée des copies à corriger » (auteurs collectifs, Musée de l’effondrement, 2026).


Bonjour Grégory cette pile de copier valait bien un post. Nous aurons peut etre celle de Kevin le malheureux. Bon courage à toi.
Merci Xav! J’espère bien que cette année Jean-Kevin est resté dans sa chambre à scroller sur son tel, mais si je découvre qu’il s’est glissé dans l’amphi et qu’il m’a gratifié de l’une de ses perles inénarrables, j’en diffuserai peut-être quelques-unes 😁