Je viens de recevoir le document officiel m’informant que mon divorce a été prononcé par le juge aux affaires familiales (la première audience avait eu lieu le 19 décembre 2023, donc nous avons expérimenté ce que signifie l’expression « les lenteurs de la Justice »…). Je m’attendais à vivre cette annonce avec un certain soulagement, et c’est exactement ce que je ressens (d’où le choix de cette petite illustration publicitaire pour les avocat·es). Je n’ai plus le moindre contact avec mon ex femme, mais je n’ai pas de doute qu’elle ressent la même chose de son côté, et en tous cas j’espère sincèrement que c’est le cas, car je conserve beaucoup d’estime et de gratitude pour la compagne et la maman qu’elle a été, notamment lorsque nous avions de jeunes enfants, et je lui souhaite beaucoup de bonheur.

Nous vivons séparément depuis l’été 2017, et j’ai d’abord passé plusieurs années à repousser l’échéance, espérant que je pourrais encore « reconquérir » ma femme (comme on dit bêtement, comme si c’était une citadelle), à l’affût du moindre signe qui me faisait supposer qu’il y avait encore une chance de « sauver notre couple » (comme on dit tout aussi bêtement, alors que le plus souvent un couple qui se déchire était déjà mort et enterré bien avant que la séparation soit entérinée).
De fait, cette chance, on était tous les deux d’accord pour se la donner : on a essayé tous les deux, très sincèrement, et tous les deux on a vraiment cru qu’on pourrait y arriver. Mais il faut croire que c’était peine perdue. Nous avions beau être tous les deux motivés, il avait beau rester beaucoup d’amour des deux côtés (d’habitude il n’y en a qu’un qui s’acharne à faire revivre ce dont l’autre ne veut manifestement plus, et dans ce cas comment dire que c’est carrément un fantasme), le poids des erreurs passées était trop lourd pour qu’on puisse à nouveau se faire confiance. C’est comme si nous avions d’abord été un fier et solide iceberg, cohérent et solidaire, qui s’était petit à petit fissuré, puis brisé en deux, et dont chacun des fragments avait pris une direction différente, s’éloignant inexorablement l’un de l’autre, jusqu’à ce que le lien qui nous unissait finisse par plonger dans les abysses. J’ai maintenant compris que notre mariage était engagé dans une impasse depuis longtemps déjà, que nous étions devenus bien trop différents l’un de l’autre, que nous n’étions encore reliés que par des habitudes qui n’étaient pas spécialement joyeuses et nourrissantes, et qui étaient même sclérosantes et déprimantes, en réalité.
Avec le recul, je me dis qu’il aurait sûrement mieux valu en finir tout de suite plutôt que de passer tout ce temps dans un entre-deux bancal, qui a été un long purgatoire et qui nous a fait du mal à tous les deux, et à nos enfants aussi. On aurait mieux fait de prendre acte et de se rendre notre liberté. Appris à l’école de la vie : ça ne sert à rien de s’acharner à faire survivre (et encore moins revivre) quelque chose qui est déjà mort. Comme l’a écrit superbement un auteur sulfureux qui me touche beaucoup pour sa sensibilité viscérale, « S’il y a une idée, une seule, qui traverse tous mes romans, jusqu’à la hantise parfois, c’est bien celle de l’irréversibilité absolue de tout processus de dégradation, une fois entamé. Que cette dégradation concerne une amitié, une famille, un couple, un groupement social plus important, une société entière, dans mes romans il n’y a pas de pardon, pas de retour en arrière, de deuxième chance : tout ce qui est perdu est bel et bien, et à jamais, perdu.«
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Cela dit, cette longue période d’attente n’a pas été du temps gaspillé.
Pendant ces quelques années, j’ai gagné de belles amitiés et j’ai approfondi les anciennes, je me suis rapproché de certains membres de ma famille puis de mes parents, j’ai exprimé encore plus d’amour à mes enfants…
J’ai fait une thérapie qui a été extrêmement éprouvante mais salvatrice. J’ai essayé de devenir un homme meilleur, qui accepte et qui laisse voir au grand jour (et pas que dans l’intimité) ses limites, son imperfection et sa vulnérabilité, qui est attentif au vécu des autres (et de l’autre), qui s’efforce d’être doux, qui assume ses torts et qui fait tout son possible pour les réparer (fort heureusement, je crois n’avoir rien commis d’impardonnable)…
J’ai aussi planté des arbres (plus d’une centaine, sans compter les petits arbres fruitiers), j’ai créé un grand jardin potager très productif et j’ai permis à la vie sauvage de se redéployer sur le petit bout de monde où je me suis installé. J’ai énormément amélioré ma maison pour y vivre et y accueillir plus confortablement, car j’aime que ce lieu vive et fourmille de discussions, de musique et de rires.
J’ai donné des cours à deux bons milliers d’étudiant·es, j’ai écrit deux livres sur la permaculture, j’ai animé plus de 100 conférences et formations. J’ai créé de A à Z un nouveau master de science politique intitulé Transitions Écologiques des Territoires, qui va ouvrir en septembre avec une équipe pédagogique très solide et une très belle première promotion.
J’ai aussi trouvé le temps d’écrire plus de 1.000 chroniques musicales, dans lesquelles j’ai donné beaucoup de moi-même et de mon expérience de vie, en espérant que cela puisse servir à d’autres. J’ai créé un site Internet sur lequel je rassemble mes chroniques et des articles sur l’actualité et sur des sujets très divers.
Alors quand je me retourne sur ces dernières années, je me rends compte que j’ai beaucoup agi, et surtout que j’ai beaucoup changé. Ça a été très, très douloureux, j’ai subi des défaites, et il me reste encore beaucoup de progrès à faire, je déconne encore bien trop souvent, mais je me préfère mille fois tel que je suis aujourd’hui.
Oui finalement, je n’ai pas du tout perdu mon temps durant cette interminable séparation, même si je regrette qu’elle n’ait pas été soldée dès le premier jour. Et je n’ai plus peur de ce qui m’attend : je sais qu’il y aura du nouveau et du beau. Maintenant, j’aime la vie.
