Robbie Williams n’a pas très bonne presse dans la presse musicale branchouille, c’est le moins que l’on puisse dire. En 2003, à l’issue d’une série de trois concerts monstres donnés à Knebworth, qui avaient réuni un total 375.000 spectateurs (dont une majorité de spectatrices ?), le New Musical Express, qui est un peu la Pravda indie en Angleterre, le précurseur de nos Inrockuptibles, en a rendu compte dans un article au titre assassin : « La ringardise anglaise en personne » . Quant aux frères Gallagher d’Oasis, quelques années plus tôt ils avaient éparpillé Robbie Williams façon puzzle en le traitant de « gros chanteur de karaoké » … Il faut dire que l’image du chanteur anglais a été très marquée par ses débuts à l’âge de seize ans dans le groupe Take That, un boys band de beaux gosses aussi gominés que musclés dont la musique n’est pas des plus impérissables (on va dire ça comme ça).
Entamée en 1997, sa carrière solo lui a valu pas mal de tubes internationaux que je n’apprécie guère, voire pas du tout… excepté celui que je partage aujourd’hui. « Feel » est une jolie ballade sur un homme qui cherche le grand amour, ce qui ne pouvait que me toucher. Mais je vais l’apprécier encore bien davantage après avoir écrit cette chronique, car en me plongeant dans les paroles et dans la biographie de Robbie Williams, j’ai découvert une personnalité hypersensible et fragile, dans laquelle je me reconnais beaucoup, ainsi qu’un texte beaucoup plus profond qu’une bluette sentimentaliste : le grand amour dont il est question ici, c’est une quête intime et très inconfortable, mais essentielle.
Lorsqu’il a quitté Take That, sur la demande insistante de la production, Robbie Williams a sombré dans la drogue et l’alcool pendant plusieurs années, au cours desquelles il a pris jusqu’à seize kilos. À l’époque les tabloïds anglais étaient friands de ses frasques, comme ils le seront ensuite de celles de Peter Doherty, de Kate Moss ou d’Amy Winehouse. Plus tard dans sa carrière, il confiera avoir été diagnostiqué pour un TDAH, une dyslexie et une dysmorphophobie (une préoccupation très douloureuse pour des défauts de l’apparence physique pourtant inexistants ou légers), et il pense aussi avoir des troubles du spectre autistique, ainsi que le syndrome de Gilles de La Tourette. Côté santé, et notamment côté santé mentale, on peut dire que la vie de Robbie Williams n’est pas un long fleuve tranquille…
Sa grande fragilité s’est traduite tout au long de sa vie, malgré le succès (ou à cause du succès ?), par une instabilité non moins grande. Par exemple il a lui-même confié qu’un jour à Los Angeles, pris d’une fièvre dépensière incontrôlable, il a acheté 5 voitures de luxe (une Porsche, une Ferrari, une Mercedes, une Aston-Martin et une cinquième voiture dont il a oublié la marque), alors même qu’il savait à peine conduire, pour la coquette somme d’un million de livres… et très peu de temps après il regrettait déjà ses achats, au point de revendre ces cinq monstres d’acier.
En 2002, lorsque paraît le cinquième album de Robbie Williams, « Escapology » (« Évasion »), le chanteur anglais est au sommet de sa gloire : il vit sous les projecteurs, il a une aura de sex-symbol, il est en couple avec la Spice girl Geri Halliwell après être sorti avec la chanteuse canadienne Nicole Appleton, il a déjà vendu une bonne quinzaine de millions d’albums, il est riche comme Crésus… A priori tout semble lui réussir, en tous cas il semble mener la vie de star dont rêvaient alors la moitié des adolescents boutonneux d’Outre-manche, quand ils ne s’imaginaient pas un destin à la David Beckham parce qu’ils préféraient le foot et l’autre Spice girl Victoria Adams.
Et pourtant la chanson que je partage ce soir, qui est le principal single de cet album, contient un étonnant aveu de faiblesse et de vulnérabilité, de profonde insatisfaction à l’égard de la vie, et même de vide intérieur (« There’s a hole in my soul / You can see it in my face, it’s a real big place » ). Robbie Williams confesse ici qu’il est taraudé par un manque que ne peuvent combler aucun succès, aucune reconnaissance, aucune marque de célébrité ou d’idolâtrie, aucun disque de platine. Il admet qu’il a toujours tendance à fuir pour ne pas être mis face à face avec son angoisse existentielle (« I scare myself to death / That’s why I keep on running » ). Il exprime enfin un besoin frustré de ressentir et d’être connecté à celles et ceux qui l’entourent (« Come on hold my hand / I wanna contact the living » ). Rien de tout cela ne cadre avec la success story que semble être sa vie, en tous cas pour les fans qui achètent ses disques et qui hurlent ses chansons à pleins poumons dans ses concerts.
Dans la mesure où le texte évoque Dieu dans les premières strophes, pour dire que son Créateur ne le prend pas du tout au sérieux (« I sit and talk to God / and He just laughs at my plans » ), il est difficile de ne pas remarquer son évidente dimension religieuse. Dans l’Évangile selon Jean (6.35), Dieu est décrit comme la source qui vient combler le gouffre infini de nos cœurs : « Il est celui qui a dit : « Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim et celui qui croit en moi n’aura jamais soif. » » Dans la chanson de Robbie Williams, le jeu de mots sur les verbes to feel et to fill, qui revient plusieurs fois dans la chanson, laisse bien transparaître cette faim : s’il crève de ressentir, c’est pour pouvoir se sentir rempli, pour pouvoir éprouver une forme de plénitude analogue à celle que décrit le merveilleux psaume 23 (« Je ne manque de rien » ; « ma coupe est débordante » ).
Il ne s’agit pas pour autant d’une envie de s’accaparer de l’amour pour soi-même, de façon individualiste. La popstar anglaise ne chante pas tant un besoin égoïste d’être aimé qu’un besoin généreux de partager de l’amour, de sentir l’amour circuler en lui et autour de lui, entre lui et les êtres qui lui sont chers, et dans les deux sens. Ceci est souligné par ces deux très jolis vers, qui feront peut-être ricaner les individus à la personnalité évitante, froide et calculatrice, les individus que l’intimité émotionnelle met en stress, mais qui moi m’émeuvent beaucoup, car ils correspondent à ce que je souhaite vivre dans ma vie personnelle : « I just wanna feel real love / fill the home that I live in » . Robbie Williams ne désire pas seulement « trouver l’amour » ou « l’âme sœur », mais plus fondamentalement il est en quête d’un recoin intérieur secret où il se sentirait enfin chez lui, autorisé à être lui-même, capable de s’aimer enfin lui-même… et dès lors capable d’aimer réellement ses proches, de façon spontanée et gracieuse, sans avoir besoin d’eux comme d’une béquille, sans les exploiter émotionnellement. Je dis souvent que je veux que ma maison vive, et c’est à peu près dans le sens où Robbie Williams chante ici qu’il veut que l’amour remplisse sa maison : moi aussi, je veux de l’amour autour de moi, et du « real love » , pas de l’amour factice et mis en scène pour emberlificoter les voisins, les réseaux sociaux et la belle-famille, mais de l’amour qui coule de source, que l’on est soi-même presque surpris de voir perler de son propre cœur, désarmant de sincérité, de générosité, de profondeur et de douceur.
Au premier abord, la musique de « Feel » n’est pas particulièrement originale (c’est de la pop music formatée pour passer à la radio). La rythmique, qui arrive sur le tard à 1’06, juste avant la fin de la première occurrence du refrain, est même plutôt simplette : c’est une boite à rythme métronomique et sans âme, comme c’était alors à la mode (écoutez la en pensant au premier album de Moby, par exemple, et vous verrez à quel point c’est daté).
Mais musicalement il y a deux choses qui me plaisent beaucoup dans cette chanson. D’abord il y a les accords de piano en quintolets qui ouvrent le morceau et qui le scandent jusqu’au bout. Cet ostinato (i.e. une répétition obstinée d’un motif rythmique ou mélodique) donne à la chanson un effet entraînant, il indique que Robbie Williams n’est pas immobile et terrassé par sa mélancolie ou son chagrin, mais qu’il est mû par une envie puissante grâce à laquelle il va, il en est sûr, sortir de son marasme et s’en aller ailleurs, vers un endroit où il pourra enfin se sentir accueilli, emmailloté d’amour, assez en sécurité pour se laisser apprivoiser et s’abandonner.
Ce que j’aime surtout dans la musique, c’est le moment du refrain, par exemple à 1’56, où la ligne mélodique devient soudain descendante, s’affaisse comme pour indiquer une reddition. Cela m’évoque le moment où l’armure se fendille et où notre « protecteur détaché », comme on dit en thérapie des schémas, ne parvient plus à empêcher l’afflux à la surface d’un trop-plein d’émotions. Le moment où l’on (re)prend conscience que ça ne peut pas durer, qu’on n’arrivera pas à tenir le choix qu’on a fait, qu’on ne peut pas continuer à (sur)vivre ainsi (« Je ne veux pas ça… », « Je ne peux pas m’infliger un truc pareil », « Je ne peux pas m’oublier à ce point… », « Je ne pourrai pas supporter ça longtemps… »), que même si la tour de contrôle s’acharne à tout tenir sous sa férule, le corps finira un jour ou l’autre par la faire exploser, d’une manière ou d’une autre (burn-out, maladie, accident)… et alors on aura tout perdu. Le moment où nous pète à la figure une vérité toute bête : il nous manque quelque chose ou quelqu’un d’essentiel, quelque chose ou quelqu’un sans quoi ou sans qui la vie a si peu de goût qu’on ne ressent plus grand chose, on est résigné, anesthésié, éteint. Le moment où l’on se rend à l’évidence qu’on s’est éloigné de soi-même, que c’est une folie suicidaire, qu’on va y laisser notre peau, et qu’il est plus que temps de revenir vers soi, sans quoi on risque d’entraîner dans les bas-fonds tout ce que l’on aime (c’est ce que je ressentais très fort quand je me suis retrouvé en dépression : je me disais que j’étais en train de faire du mal à ma famille, et c’est cette pensée, plus que toute autre, qui m’a convaincu de me jeter à corps perdu dans une psychothérapie). Le moment où l’on s’agenouille en larmes et où l’on rend les armes. Le moment où on cesse de se battre contre soi-même et contre sa colère qui gronde, où on décide que cette colère est pleinement légitime et qu’on ne va plus s’acharner à la faire taire, oh non, mais qu’au contraire on va lui ménager toute la place dont elle a besoin pour éclater, ça prendra le temps qu’il faudra et ça giclera sur les murs, mais au moins l’abcès purulent sera crevé et ce sera un putain de soulagement. Il faudra passer par tout cela, par cette (re)prise de contact avec notre rage, pour trouver enfin le courage et la force de faire comme Robbie Williams sur la pochette du single : écarter les coudes pour faire péter les cerceaux qui nous enserrent et nous maintiennent en prison, et entamer notre escapology.
Quand il est passé, ce moment libérateur ouvre aussi la possibilité d’exprimer librement l’amour que l’on a mutilé pendant si longtemps, comme le fait l’actrice américaine Danny Hannah, qui joue le rôle de l’amoureuse de Robbie Williams dans le clip de la chanson : quelle intensité dans ce regard…
Si je suis très ému à chaque fois que j’entends ce refrain et cette brève ligne mélodique descendante, c’est enfin en raison des mots que chante alors Robbie Williams. En effet, ceux-ci évoquent la sensation poignante de gâcher, de gaspiller, de laisser se perdre dans le caniveau quelque chose de magnifique qui bouillonne en soi mais qui est empêché de s’exprimer, et c’est une sensation que j’éprouve très souvent à propos de moi-même, à propos de tout ce potentiel d’amour, de créativité et d’enthousiasme que je sens en moi et qui ne demande qu’à jaillir et à s’épandre. Je vis depuis beaucoup trop longtemps avec la sensation confuse de passer à côté de ma vie, de vivoter, de n’éprouver, de n’exprimer et de n’apporter qu’une fraction minime de ce que j’ai en moi de meilleur. Ça suffit. Tu mérites une meilleure vie, mon petit Greg, alors tu peux te lâcher : danse, joue, ris, chante, crée, aime. Ressens. Feel.
« ‘Cause I got too much life
running through my veins, going to waste »


