Dominique A fait partie de ces artistes qui, comme Léo Ferré, suscitent en moi des réactions très tranchées: certaines chansons m’ennuient un peu (trop d’obscurité dans les textes, et un peu de maniérisme dans la musique et dans la façon de les chanter), mais celles que j’aime, je les trouve magiques.
C’est le cas de cette chanson, placée sur un cinquième album important dans la discographie de Dominique A, car il a représenté pour lui une nouvelle naissance (« Avec «Auguri» , j’ai sorti la tête de l’eau. (…) Ça re-respirait, enfin. (…) La seconde vie pouvait continuer. » )
De fait, c’est un album frémissant, rempli de chansons parfumées et enivrantes, comme par exemple « Le commerce de l’eau » (balade folk qui se transforme subtilement en mur de son), ou « Je t’ai toujours aimée » (hymne érotique au « plus précieux de [ses] magots » ).
Mais l’album, très varié, comprend aussi des chansons plus dérangeantes: par exemple « Pour la peau » , chronique d’une entreprise de séduction qui finit par un goût d’amertume et un certain malaise à ne pas pouvoir contrôler ses incartades amoureuses (« Et tu dis «j’ai quelqu’un» / Tu dors sous d’autres draps » ).
Parmi les bijoux de cet album, il en est un qui me bouleverse particulièrement, d’autant plus qu’il est secret et presque timide.
« Les terres brunes » , c’est la mise en musique du sentiment perturbant qui poursuit les transfuges, celles et ceux qui ont quitté, avec leur famille, leur milieu social et culturel d’origine, et qui ont du mal à s’en remettre, beaucoup plus que ce qu’ils veulent bien admettre.
Dans « On 33 Newport Street. Autobiographie d’un intellectuel issu des classes populaires anglaises » , où il mêle des souvenirs d’enfance et une analyse ethnographique du quartier où il a grandi, le professeur de littérature anglais Richard Hoggart a décrit ce sentiment avec une précision très sensible et émouvante. On a beau être « sorti de sa classe » et avoir connu une « ascension sociale » impressionnante, on n’en reste pas moins marqué durablement par son enfance, par les goûts, les valeurs, les normes et les pratiques sociales qu’on a apprises et intériorisées dans ses jeunes années. L’habitus est un programme social, comme disait Bourdieu, et on aura beau déployer tous les efforts du monde, il y a des lignes de code de ce programme social qu’on ne pourra jamais désactiver.
Lorsqu’au cours de sa vie on en vient à fréquenter des cercles sociaux totalement différents, on est en permanence écartelé entre d’un côté, l’envie d’endosser de nouveaux codes avec l’ardeur des néophytes, d’être encore plus bourgeois que les bourgeois, encore plus citadin que les citadins, encore plus branché que les branchés, encore plus intello que les intellos, pour mieux se faire une place et être accepté, pour mieux faire oublier ses origines que l’on vit confusément comme un peu honteuses… et de l’autre côté, une envie farouche (mais le plus souvent reniée) de rester fidèle à soi, à ce qu’on a vécu tout petit, à ce qu’au fond de soi on aime encore, et qu’on aimera toujours.
Dans mon cas, ce sont de toutes petites « choses de la vie » comme le plaisir pris à lire l’exemplaire de L’Équipe qu’apportait mon grand-père quand il venait nous rendre visite, de manger goulûment les chocolats liégeois Mamie Nova que ma grand-mère avait achetés avant notre arrivée en vacances, de jouer à la manille avec pépé et mémé, d’imaginer des modèles en Lego, de fantasmer sur une carrière de vainqueur du Tour quand que je grimpais sur mon premier vélo acheté chez le brocanteur…
Mon père, fils d’un magasinier des Mines et d’une jeune immigrée italienne qui faisait des ménages, a vécu cet écartèlement. Il a grandi dans un petit village de l’Artois, il passait une grande partie de son temps dans la ferme d’en face à s’occuper des vaches, mais comme il était très doué à l’école et comme son père valorisait la performance scolaire plus que tout, il est parti en pension dès la sixième (il ne rentrait à la maison qu’un dimanche sur deux), et il est finalement devenu l’un des seuls étudiants de Science po Paris issu des classes populaires, entouré de « fils de » qui le snobaient de haut. Il a découvert un nouveau monde qui lui a ouvert des horizons (il est devenu prof à la Fac et adjoint au maire). Il a apprécié son parcours, je crois qu’il en est fier. Mais je suis certain qu’il a aussi vécu ce départ et cette ascension sociale comme un arrachement, et je vois bien qu’il ne s’est jamais remis d’avoir sacrifié une partie de lui-même sur l’autel de la réussite sociale. Je l’ai toujours vu jouer des rôles et étouffer le petit campagnard popu qu’il continuait à être. Il a « voulu n’en garder / de souvenance aucune » , et je trouve ça tellement triste.
« Les terres brunes » raconte tout cela d’une façon bouleversante, en 2 minutes et 20 secondes tranchantes, minimalistes, un peu désolées, mais aussi pleines de compassion.

Dominique A se retourne sur son parcours, et il se rend compte de ce qu’il doit à ce qu’il a vécu à Provins, là où tout a commencé pour lui, et où il revient parfois pour simplement se souvenir en marchant dans les rues (ce que j’adore faire moi-même, en vrai ou en me promenant sur Google earth dans les lieux que j’ai arpentés – je suis aussi dingue des cartes géographiques que nostalgique). Pour Dominique A, ce thème est si prégnant qu’il a écrit une autobiographie, Y revenir, qui est aussi un livre sur la réconciliation avec son passé. Après avoir été pressé puis heureux de quitter Provins, au point de se faire passer pour un nantais au début de sa carrière, il a fini par reconnaître cette part de lui-même, et par l’aimer.
Musicalement, c’est une chanson délicate, avec un accompagnement discret à la seule guitare sèche. Au début et à la fin, on entend quelques bruits quand Dominique A s’installe et démarre l’enregistrement, puis quand il l’arrête – façon de souligner le fait qu’il nous invite dans l’intimité de son histoire personnelle.
La mélodie est belle, la voix est émouvante…
Mais que dire du texte, d’une splendeur toute simple, et qui est à citer en entier. Il me touche au plus haut point parce que moi aussi, j’ai beaucoup de terre brune collée sous mes pieds, et parce qu’une des tâches auxquelles je me consacre ces dernières années, c’est de me pencher sur cette terre brune, et de réapprendre à la chérir et à lui faire dans ma vie la place qu’elle mérite.
« Des terres brunes, j’ai voulu,
j’ai voulu ne garder
de souvenance aucune.
Mais
c’étaient des terres humides
qui s’accrochaient aux pieds:
même au-dessus du vide,
elles restaient collées.
J’étais un écolier,
et l’école était brune.
Comme la terre accrochée,
j’ai voulu n’en garder
de souvenance aucune.
Mais le sol peut trembler,
disparaître la lune,
et tout se retourner,
on trouvera collée
sous mes pieds la terre brune. »
