Beaucoup des essais de Montaigne parlent de tout autre chose de ce que laisse entendre leur titre, parce que quand il écrivait, il n’aimait rien tant que de passer d’un sujet à l’autre « d’une allure poétique, à sauts et à gambades » , de naviguer d’un auteur à un autre, de bondir d’une période à l’autre… Moi aussi j’aime beaucoup zigzaguer dans les thématiques et les références, et c’est pourquoi il m’arrive assez souvent de chroniquer un morceau sans presque parler de sa musique, simplement parce que le titre me fait penser à quelque chose dont j’ai envie de parler.
C’est le cas pour la chanson de ce soir, que je connais pour la voix claironnante de Gilbert Bécaud et pour ses fameux accords saccadés de piano et de cuivres singeant le Boléro de Ravel, mais que je n’ai jamais écoutée avec attention. Je ne savais même pas le standard international que cette chanson est devenue, avec des plus de 300 reprises enregistrées, dont certaines par des interprètes aussi prestigieux que Shirley Bassey, Elvis Presley, Frank Sinatra ou Judy Garland.
Il y a quelques semaines, alors que je discutais avec ma belle-soeur Aurélie au sujet de mon divorce, la formule « Et maintenant, que vais-je faire » m’est venue en tête… et je me suis dit que je partirais bien de cette chanson pour dire mes envies de changement et de nouveau départ.
Pour Gilbert Bécaud, « Et maintenant » évoque bien sûr la fin, vécue très douloureusement, d’une histoire d’amour. Bécaud a eu l’idée de cette chanson suite à échange avec Elga Andersen, une actrice allemande qu’il avait rencontrée par hasard dans un avion et qui était totalement décomposée car elle venait de se faire plaquer par son fiancé. Alors que tous les deux prenaient le petit déjeuner le lendemain (l’histoire ne dit pas ce qui s’était passé entre temps), la jeune femme s’appuya furtivement sur un piano et soupira ces quelques mots : « Et maintenant, qu’est-ce que je vais faire ? » Plus tard dans la matinée, Bécaud a appelé son parolier Pierre Delanoë en lui disant « J’ai un début » … et il paraît que la chanson était écrite le soir même.
La musique, l’ostinato de caisse claire qui frappe obstinément le même rythme à la manière d’un boléro, la montée en puissance de l’orchestre et des cuivres, soulignent fortement le sentiment d’abandon, l’incertitude, le désespoir, la colère et la révolte, ces émotions qui elles aussi vont crescendo dans les paroles : au départ l’amoureux éconduit se demande ce qu’il va faire « de tous ces gens qui m’indiffèrent / maintenant que tu es partie » , comment il va supporter « ce matin qui revient pour rien » et ce cœur « qui bat trop fort, trop fort » … Plus la chanson avance, plus la résignation le gagne, et plus il lui semble que sa sa vie ne peut que glisser vers le néant, jusqu’aux dernières paroles définitives : « Je n’ai vraiment… plus rien ! »
Mais ces mots (« Et maintenant que vais-je faire ? » ), il y a bien d’autres facteurs qui peuvent nous donner envie de les prononcer, parce qu’il y a beaucoup de raisons qui peuvent nous donner l’impression d’être à la croisée des chemins, qui peuvent nous donner une furieuse envie de tout envoyer valser, de tout plaquer, de changer de vie : un divorce enfin entériné, une perte d’emploi qui incite à faire un bilan de compétences et à réfléchir sérieusement à la bifurcation à laquelle on rêve depuis longtemps, une crise conjugale qui donne envie de fuir la personne avec laquelle on vit et qui nous fait du mal depuis longtemps, le passage à la retraite qui nous oblige à faire le deuil de plusieurs dizaines d’années d’une vie bien (trop?) remplie, le syndrome du nid vide qui assaille les parents au départ de leurs enfants, la prise de conscience soudaine de l’effondrement écologique en cours, de la façon dont on y contribue soi-même et de ce qu’il faudrait faire pour vivre un peu plus aligné·e avec cette prise de conscience…

Se demander ce qu’on va faire du reste de sa vie est une question que je me pose de plus en plus souvent, et à laquelle je n’ai pas encore trouvé de réponse qui me satisfasse vraiment. C’est une question existentielle et essentielle, et pas seulement au moment où, comme Elga Andersen, l’on se sent inconsolable que se termine une histoire d’amour à laquelle on a passionnément cru et à laquelle on veut croire encore. C’est une question existentielle et essentielle parce qu’elle incite à s’engager de façon sérieuse et honnête dans un travail d’introspection pour non seulement identifier ce dont on ne veut plus, ce dont on veut se délester, ce qu’on veut laisser derrière soi (à commencer par les personnalités toxiques et/ou perverses qui nous ont pourri la vie et qui continuent à le faire sans vergogne), mais aussi et surtout pour dévoiler et mettre en exergue ce que l’on aime vraiment, les valeurs que l’on partage profondément, les activités qui nous amusent, qui nous passionnent ou qui nous enchantent, les personnes avec qui on a envie de passer l’essentiel de son temps, le ou la « one and only » avec qui on désire plus que tout passer le reste de notre précieuse et unique vie, et enfin le genre d’être humain que l’on a envie d’être et d’incarner…
Si le fait de se demander ce qu’on va faire du reste de sa vie est une question existentielle et essentielle, c’est plus encore, peut-être, parce que c’est une façon de se démontrer à soi-même que l’on s’accorde de l’importance, que l’on est son propre ami ou son propre allié, que l’on est vraiment soucieux de son propre épanouissement – autant de choses que l’on a trop souvent tendance à perdre de vue (et c’est aussi mon cas, malheureusement).
Faute de se poser ces questions, et de se les poser vraiment, avec tout le sérieux et toute la sincérité qu’elles exigent, on est plus ou moins condamné à s’oublier, comme on dit parfois – personnellement je parle plutôt de trahison. Parce qu’alors on se trahit, on trahit notre enfant intérieur, c’est-à-dire la partie intime de soi-même qui réclame et qui attend désespérément qu’on l’écoute attentivement, qu’on lui fasse la place dont elle a besoin, qu’on la berce, qu’on la rassure, qu’on la cajole, qu’on la mette enfin dans les conditions dont elle a besoin pour se sentir à sa place, choyée, apaisée et valorisée. Faute de se poser ces questions, et de se les poser vraiment, on est condamné à cacher aux autres (même à ses proches), et aussi à soi-même, à quel point on a souffert, à quel point on nous a fait du mal, à quel point on est rempli de chagrin et de détresse. Faute de se poser ces questions, et de se les poser vraiment, on est condamné à rester prisonnier derrière une armure ou une façade qui sont toujours prêtes à se fendiller au moindre ressouvenir du bonheur perdu, à la moindre pensée à ce qui aurait pu être et que l’on a gâché. Faute de se poser ces questions, et de se les poser vraiment, on est condamné à supporter une vie qui nous fait du mal – et parfois beaucoup, beaucoup, beaucoup de mal. Et si c’est ce chemin là qu’on l’on choisit de suivre, même pour des raisons que l’on imagine pertinentes, nos affirmations du style « Je prends soin de moi » ou « Je me reconstruis » ne sont pas grand chose d’autre que du déni ou de la dissociation : la réalité, la terrible et tragique réalité, c’est qu’on est en train de se condamner au purgatoire, voire à un suicide intérieur.
Si j’ai eu envie de chroniquer cette chanson de Gilbert Bécaud, ce n’est pas pour parler d’elle – d’ailleurs je crois que je ne l’écouterai guère plus à l’avenir que par le passé. C’est plutôt pour la remercier de m’avoir m’a fait penser à cette idée toute simple mais assez puissante, je crois : toutes et tous, nous serions bien inspiré·es de nous demander beaucoup plus souvent « Et maintenant, que vais-je faire de tout ce temps que sera ma vie ? »
