Ces jours-ci, ma maison ressemble à ce que j’ai envie qu’elle soit : une maison de famille ouverte, peuplée de discussions, de musiques, de jeux et de rires, dans laquelle les cousins et les cousines se retrouvent, parfois accompagné·es de leurs ami·es, parfois rejoints par des amis à moi. Ce constat heureux me fait penser à cette chanson du groupe britannique The Divine Comedy, pour son titre, et pour l’émouvante nostalgie des vacances en famille qu’elle exprime.
« Summerhouse » a été composée et enregistrée par un drôle d’oiseau irlandais du nord, francophone et francophile, qui répond au nom de Neil Hannon, et qui a choisi de nommer le groupe dont il est plus ou moins le seul maître à bord en reprenant le titre de l’un des plus grands textes de l’histoire de l’Humanité, écrit par le florentin Dante Alighieri au début du XIVème siècle (c’est dans ce poème que l’on trouve la fameuse phrase « Il n’est pas de plus grande douleur que de se souvenir des temps heureux dans la misère » ). Cela dit bien la passion de Neil Hannon pour la culture sous toutes ses formes, et notamment pour la culture française.
L’album où figure cette chanson, « Promenade » (1994), est le troisième de The Divine Comedy. C’est un très touchant concept album consacré à deux amoureux qui passent ensemble une journée au bord de la mer. Par exemple, « Bath » raconte le bain du personnage féminin, et « Going downhill fast » parle du personnage masculin en train de rouler à toute vitesse vers elle en vélo. « The booklovers » met en scène le couple en train de discuter de leurs auteurs préférés (avec des références à plus de 70 écrivain·es !). Dans « A seafood song », les deux amoureux sont décrits pendant qu’ils mangent un repas de fruits de mer. Dans « Geronimo », ils sont surpris par la pluie, et dans « Don’t look down » ils font ensemble un tour de grande roue. Dans « The lights go out all over Europe », ils vont voir un film français. Dans « Neptune’s daughter », la fille fait une tentative de suicide en mer, après quoi tous les deux se saoulent dans « A drinking song », et dans « Ten seconds to midnight » ils se souviennent du moment où ils sont se rencontrés pour la première fois. Leur journée se termine dans la sautillante « Tonight we fly », qui est une sorte de synthèse de leur amour… et durant laquelle ils meurent tous les deux (il est décidément difficile pour les artistes de parler d’amour romantique sans que cela se finisse en tragédie !) Depuis la sortie de « Promenade », cette chanson est celle par laquelle se clôturent la quasi totalité des concerts de The Divine comedy.
Intercalée dans cette journée de plaisirs, d’extrasystoles et de roller-coaster amoureux (#quinzeans), « The summerhouse » est une chanson au charme fou dans laquelle les deux amants se racontent leurs souvenirs d’enfance dans leur maison de famille respective, pas très loin de la mer (« Do you remember / the way it used to be ? / June to september / in a cottage by the sea » ), là où les frères, les sœurs, les cousins et les cousines, mélangés à des enfants du coin, trouvaient chaque matin de nouveaux jeux à expérimenter. Les deux amoureux semblent tout étonnés et étourdis d’avoir les mêmes souvenirs et de revenir sur leurs traces, mais ensemble, cette fois-ci : « You were only nine years old / and I was barely ten, / it’s kind of weird to be back here again. » Moi qui suis si attaché aux lieux et aux souvenirs, ce retour aux sources m’émeut beaucoup : je rêverais de pouvoir emmener mon amoureuse pour lui faire découvrir les lieux où j’ai vécu des moments intenses et gravés en moi, et de l’accompagner là où elle aurait envie d’aller pour m’ouvrir à son passé, la main dans la main…
Comme souvent chez Neil Hannon, dans toutes les chansons qui composent « Promenade » et dans « Summerhouse » en particulier, la musique est si éclectique et originale qu’elle en est inclassable. L’artiste britannique ne craint pas de surprendre et même de désarçonner, il jongle avec les influences, il mélange dans la même chanson de la pop (mais peu de guitares), des cordes pour donner de l’ampleur, des instruments classiques parfois surannés, des références à la musique minimaliste de Michael Nyman, et parfois même des samples de vieux films… À propos de The Divine comedy, on utilise souvent la formule « pop orchestrale », et c’est tout à fait justifié, à mon avis. D’ailleurs Neil Hannon a confessé dans une interview qu’il lui est arrivé de réfléchir à une version entièrement symphonique de « Promenade », et qu’il a même songé à l’adapter en comédie musicale !
Dans l’une de ses très intéressantes chroniques musicales, Rémi Lefebvre a décrit la subtile et secrète caractéristique qui transfigure « Summerhouse », qui en fait non seulement une belle chanson mais un petit miracle sonore. A priori, « le morceau est d’une grande simplicité : une ouverture rythmique, quelques accords de piano, des cordes assez dépouillées. » Comme l’a confessé Neil Hannon dans une interview aux Inrockuptibles à la sortie de l’album, « la progression harmonique est l’une des plus banales qui soient » . Et pourtant, commente Rémi, la chanson est magnifique et « touche au cœur » . Pourquoi ? Pour de tout petits détails. Parce selon les termes même de l’artiste, « la modulation inattendue à la fin du couplet [à 1’22] éclaire toute la chanson » . Grâce aux deux passages de hautbois qui composent un pont déchirant à l’issue des deux occurrences du refrain, comme un pont infranchissable entre deux époques qui ne se rejoindront jamais. Grâce à l’envolée de la voix de Neil Hannon à partir de 2’53, ouvrant sur une fin d’un lyrisme assumé et splendide. Ce sont ces petits riens qui font toute l’émotion : comme le conclut Rémi, « La beauté d’un morceau tient parfois en une note où son pouvoir émotionnel se condense » .
Après avoir lu cette chronique, j’ai posté ce commentaire : « Merci Rémi de m’avoir donné envie, par ce partage et ton commentaire, de réécouter avec plus d’attention cette chanson, très émouvante en effet. Moi aussi, il y a des chansons que j’aime, voire que je vénère, pour un instant fugace et miraculeux. » Celle-ci en fait désormais partie.
« Do you remember ? »

