Le kintsugi est un art japonais ancestral qui consiste à réparer un objet cassé ou abîmé en en recollant les morceaux ou en en renforçant les fissures avec de la laque naturelle, que l’on recouvre ensuite avec de la poudre d’or.
La légende raconte (ou peut-être est-ce une histoire vraie) qu’au XVème siècle, un shogun japonais, Ashikaga Yoshimasa, cassa son bol préféré lors de la cérémonie du thé. Après l’avoir renvoyé en Chine pour réparation, il fut fort déçu de le récupérer à peine rafistolé à l’aide d’agrafes métalliques (manifestement, le SAV chinois, c’était pas la deutsche Qualität…) Ce chef de guerre confia donc ce bol à des artisans japonais, avec pour mission de le réparer de manière plus artistique. C’est alors, paraît-il, que ces artisans ont inventé l’art du kintsugi.
Celui-ci renvoie à ce qu’on appelle au Japon la philosophie du wabi sabi (la beauté dans l’imperfection), selon laquelle c’est précisément l’imperfection d’un objet qui en font la beauté. Dans le kintsugi, non seulement on n’essaye pas de camoufler le défaut, mais au contraire on le sublime, on attire l’attention dessus avec un fin trait doré. Réparé, consolidé, décoré, l’objet devient d’autant plus précieux qu’il a été brisé : le fait même qu’on ait choisi de le réparer, qui plus est avec une technique aussi subtile et onéreuse, est la démonstration éclatante de sa valeur. « Soigner » un objet avec cette technique, c’est le distinguer, c’est lui faire honneur. Il ne s’agit pas de restaurer un objet dans son état d’origine, surtout pas ! Le but du kintsugi est plutôt, comme je l’ai lu sur un site dédié, de « valoriser ses éclats et ses fissures comme un témoin de son histoire » . On raconte même que le kintsugi est si apprécié au Japon que certaines personnes cassent volontairement des objets pour les reconstruire avec cet art !
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Bien évidemment, le monde du coaching et du développement personnel s’est empressé de récupérer le concept de kintsugi, trop heureux de trouver là une déclinaison un peu nouvelle et exotique de la fameuse « résilience ».
Dans le langage courant, on dit souvent qu’après une épreuve ou une période de sa vie dévastatrice, quand on se sent « le coeur brisé », « en miettes » ou « en mille morceaux », il faut « se reconstruire ».
C’est aussi devenu un lieu commun d’affirmer que les blessures nous transforment. Plus précisément, elles peuvent nous transformer, car il ne suffit pas de subir d’abominables épreuves, des abandons brutaux ou des trahisons inattendues : encore faut-il être capable d’en tirer les leçons, de savoir pourquoi ils nous ont frappé (si tant est qu’on y soit pour quelque chose), et de trouver la force d’intégrer tout cela à notre trame de vie au lieu que cela y reste à l’état de traumatisme. Pour cela il faut un minimum de capacité d’analyse, d’intelligence émotionnelle, de courage, et puis il faut aussi du soutien, au moins celui de proches attentifs et bienveillants… et perspicaces, car il n’est pas sûr que les conseils et le soutien de ces personnes nous emmènent toujours dans la bonne direction. C’est pourquoi dans bien des cas, le travail avec un ou une thérapeute vraiment compétent·e est vraiment utile, voire carrément indispensable. Or tout cela n’est pas donné à tout le monde…
Je tiens à le préciser, parce que le discours sur « Les épreuves qui font grandir » et sur le « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » a tendance à me sortir par les yeux quand il est asséné de façon dogmatique. Bien souvent, les épreuves ne font pas grandir, elles fracassent et elles anéantissent, et ce qui ne tue pas d’un grand coup nous fait mourir à petit feu, dans l’incompréhension et la détresse. Si on reste souvent englué dans le chagrin, c’est faute de ressources que, encore une fois, tout le monde n’a pas la chance de posséder. Je déteste qu’on exhorte les personnes qui ont été brisées par la vie à « se secouer un peu » et à « se bouger », pour moi c’est le summum du manque d’intelligence émotionnelle et d’empathie – pour ne pas dire du manque d’humanité, tout simplement. Et malheureusement, de ce que j’ai pu lire en préparant ce texte, beaucoup des coaches de vie et des formateurs en développement personnel qui utilisent la notion de kintsugi dans leur pratique le font avec la promesse non pas de reconnaître, d’intégrer, d’accepter et d’assumer les faiblesses et les vulnérabilités, mais de les « surmonter », de les « dépasser », et de rendre « plus fort ». Quelle confusion !
Ceci étant dit, je suis très touché par cette métaphore du kintsugi appliquée à la vie humaine.
Oui, le kintsugi est un artisanat qui consiste à sublimer la fragilité et à remettre en état et en valeur les objets brisés, mais il permet aussi de prendre soin de nos âmes fêlées et de nos cœurs en mille morceaux.
Oui, nous pouvons apprendre à nous considérer nous-mêmes comme un objet fragilisé, cabossé, fêlé, brisé, lacéré par la vie, qui a besoin d’être choyé, renforcé, réparé.
Et oui, nous pouvons apprendre à ne pas avoir honte des épreuves qui nous ont atteint. Quelle que soit la blessure, qu’elle soit physique (accident, agression, amputation, handicap, vieillesse…) ou qu’elle soit émotionnelle (deuil, rupture, abandon, trahison, dépression, perte d’emploi, complexes physique, rejet social, discrimination raciale ou sexuelle…), se regarder soi-même avec l’oeil du maître kintsugi peut être un moyen de se voir comme un être qui a de la valeur malgré ses blessures, ou mieux encore du fait de ses blessures. Parce que ce sont ces blessures qui ont creusé en lui une faille qui laisse entrevoir aux autres la beauté intérieure qu’il recèle – une faille qui, en retour, l’a ouvert aux autres et à la beauté du monde.
Appliqué à notre histoire de vie, le kintsugi peut aussi être vu comme une invitation à prendre conscience de notre propre force. Qu’elles soient visibles ou invisibles, nos cicatrices attestent que nous avons réussi à surmonter nos difficultés. Nous aurions pu sombrer, nous aurions pu mourir, parfois même nous l’avons peut-être souhaité tellement nous étions au tréfonds du désespoir et de la souffrance, mais au final nous avons survécu, envers et contre tout ! Et c’est un sentiment si précieux de prendre conscience de sa force.
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Avant même d’avoir découvert la notion de kintsugi, c’est une réalité que j’avais commencé à mettre en œuvre dans ma vie, d’abord timidement, avec très peu de personnes, puis de façon plus libre, et enfin dans des publications publiques.
Il faut dire que je suis quelqu’un de très sensible et de très fragile. Je n’ai pas le cuir très épais, et dans ma vie j’ai plusieurs fois été brisé (et pas que par des peines d’amour). Il y a quelques années je suis tombé sur une citation de Gustave Flaubert qui m’a tamponné tant j’avais eu l’impression qu’elle a été écrite pour moi : « Je suis doué d’une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres me déchire » . Pendant très longtemps j’ai cru que pour survivre, pour ne pas me désagréger, je n’avais pas d’autre choix que de me blinder, quitte à passer pour quelqu’un de dur, distant et insensible. Évidemment cela ne marchait pas, et je le savais très bien au fond : il me suffisait de constater que j’étais régulièrement secoué par des phases de profonde détresse.
Je n’ai pas pris du jour au lendemain la décision de laisser voir mes cicatrices intérieures, mes fragilités, mes blessures, mes failles, mes échecs (il y en a beaucoup), mes remords ou mes motifs de honte (il y en a presque autant et ce ne sont pas forcément les mêmes), mes défauts plus ou moins gênants (il y en a pas mal aussi). D’ailleurs il y en a qui ne sont connues de personne, ou de très peu de personnes en tous cas.
Mais enfin j’ai appris, petit à petit, à montrer tout ou partie de ce continent sombre et intime.
J’ai d’abord commencé à dire plus souvent « Je ne sais pas », « Je n’y connais rien », « Je ne sais pas faire ».
Avec le temps, j’ai trouvé le courage de prononcer des formules qui me dévoilent et me vulnérabilisent davantage: « Je n’y arrive pas, ou plus », « Je me sens incapable », « Je me sens inhibé pour ceci ou cela », « Telle ou telle situation me fragilise, me terrorise, me fait sentir ridicule et indigne d’être aimé, me fait honte, me donne envie de rentrer sous terre et de disparaître, me pousse à adopter des conduites ou des façons de communiquer qu’après coup je trouve grotesques… »
J’ai parlé de ma détresse à mes proches et à mes amis, je leur ai demandé de la compréhension et de l’aide.
Et puis j’ai demandé pardon, aussi, pour des choses que beaucoup pourraient trouver futiles mais que moi je me reprochais amèrement (je pense notamment à des attitudes trop exigeantes avec mes enfants). Demander pardon, pas juste pour la forme mais de façon sincère, en manifestant un vrai remords, en montrant une volonté réelle de s’amender et de réparer ce qui peut l’être, il n’y a pas grand chose qui mette davantage à nu, à mon avis.
Ce processus s’est fait petit à petit, prudemment, précautionneusement, comme un animal traqué qui jette de petits coups d’oeil furtifs en dehors de sa tanière. Je ne me suis d’abord risqué qu’avec des personnes que savais bienveillantes et « gentilles » (un adjectif qui pour moi n’a rien de condescendant, bien au contraire) : quelques très proches que je savais capables de me voir fondre en larmes sans ressentir de gêne et dont je savais qu’ils ou elles me prendraient dans leurs bras, un thérapeute très compétent que pendant un temps très sombre j’ai vu chaque semaine et même davantage parfois… Puis j’ai pris l’habitude de parler de mes défaites et de mes trous noirs avec de plus en plus de gens, en essayant de ne pas aller trop vite en besogne pour ne pas me mettre en danger. Un jour enfin, je me suis senti capable d’en témoigner de façon publique, par exemple dans des chroniques musicales diffusées sur le réseau bleu.
Ce chemin est escarpé et parfois rude et effrayant, mais chaque pas me coûte un peu moins que les précédents, et infiniment moins que le premier. Il y a dans ma vie des choses qui me plombaient, des événements que je voulais annihiler, des parties de mon corps que je voulais modifier, des traits de caractère que je voulais corriger, des activités dans lesquelles je n’osais pas m’engager. Je ne prétends pas que je suis maintenant à l’aise avec moi-même et avec tout mon passé, ni que le plomb s’est transformé en or. Loin de là, malheureusement. D’ailleurs je dors toujours aussi mal (raison pour laquelle cette petite statuette de Brancusi, « La muse endormie », a pour moi quelque chose de fascinant), et il me paraît clair que c’est un signe de mal-être et de vulnérabilité : je suis toujours plus ou moins en hypervigilance, parce que confusément je me sens toujours plus ou moins en danger. Mais enfin je commence à me regarder avec un peu de compassion et à accepter de me livrer tel que je suis, avec mes nombreuses fêlures et mes non moins nombreux défauts.
Il y a quelques années, une amie très précieuse qui avait elle-même publié sur un groupe FB dont elle est l’administratrice un article sur « la poussière qui répare » (autrement dit le kintsugi), et grâce à qui j’avais ainsi découvert cet art, m’a écrit qu’avec mes chroniques, je déposais mon cœur sur la table en prenant le risque que des gens mal intentionnés sautent dessus à pieds joints pour le piétiner. Elle avait ajouté que c’était très courageux et que c’était le signe que j’étais désormais assez fort pour prendre le risque que des gens essayent de profiter de ma vulnérabilité pour me faire du mal, parce que je savais que cela ne pouvait plus m’atteindre autant qu’avant. Elle avait raison, bien sûr, et ça m’a fait énormément de bien de le lire. En racontant cet échange, je pense à cette phrase de l’écrivain italien Cesare Pavese, l’une de celles qui m’émeuvent le plus : « Tu seras aimé le jour où tu pourras montrer ta faiblesse sans qu’un autre s’en serve pour affirmer sa force. » Si des faibles, des lâches ou des méchants ont envie de me faire du mal en s’armant de ce qu’ils savent de mes failles, si ça leur procure un plaisir pervers, eh bien qu’ils y aillent, et que Dieu ait pitié d’eux (je ne crois pas que Dieu existe, c’est juste une formule pour dire que ces gens-là ne valent pas cher).
Je me souviens qu’un jour, après avoir échangé avec cette amie qui a transformé ma vie en éventrant ma carapace d’un coup foudroyant, alors que je ressentais pour elle une tendresse et une gratitude immenses (U changed my life babe), je me suis surpris à penser, en imaginant la lumière poindre de l’intérieur à travers mes failles, que de la même façon que les personnes que j’aime sont pour moi des soleils qui me réchauffent le cœur (surtout lorsque j’ai très froid…), qui me réconfortent, qui me rassurent et qui me donnent du courage, je voudrais envoyer quelques rayons de lumière vers les personnes qui peuvent m’aimer, et contribuer à changer un peu en bien le cours de leur vie. J’aimerais devenir un kintsugi vivant, et qui plus est un kintsugi vivant dont je serais moi-même l’artisan. Cela n’empêche pas le chagrin… Mais quand il arrive, je me dis qu’un jour, je le sais, l’envie de me recroqueviller me passera, et que la lumière passera à nouveau à travers ces nouvelles déchirures.
Si le kintsugi vous a intéressé, sachez que mon partage musical de demain y sera à nouveau consacré, avec une chronique de la magnifique chanson de Lana Del Rey qui porte ce nom. Rendez-vous demain soir ?







J’ai la reproduction de ce Brancusi dans ma chambre.
Seul moyen personnel pour bien dormir, que portes et fenêtres soient ouverts, que je sois dans la nature, sans rien qui puisse m’y déconnecter. Je crois que je j’y puise mon apaisement, la force d’arrêter de faire tourner le petit hamster qui est dans mon cerveau, la reconnaissance et bienveillance de ce que la Nature m’apporte…puisse ta balade matinale avec les chevaux t’apporter de l’apaisement.
Ah ce petit hamster qui tourne…
Les chevaux me font un bien fou. Même si je ne les touche pas, le simple fait de les voir, et même de savoir qu’ils sont là, tranquilles, les pattes ancrées dans le sol, avec leurs activités routinières et paisibles, leurs déplacements nonchalants, leur petit quart d’heure de folie de temps en temps…
Je dors aussi tout ouvert, mais seulement l’été, car je suis frileux
Merci pour ces mots Grégory. Je m’y reconnais tellement … sauf que je n’ai ni ta force ni ton entourage bienveillant. La nature est mon seul refuge.
Merci Isabelle… Je ne sais pas si je suis fort, tu sais. Ces jours-ci en tous cas, je me sens fragile comme du cristal…
Alors on est deux …
La fragilité du cristal n’a d’égal que la pureté et la beauté des harmoniques qu’il émet quand on sait le faire vibrer 😉