Comme promis hier, voici une chanson qui met superbement en musique le concept de kintsugi, cet art japonais ancestral qui consiste à réparer un objet cassé ou abîmé en en recollant les morceaux ou en en renforçant les fissures avec de la laque naturelle, que l’on recouvre ensuite avec de la poudre d’or.
Dans son magnifique neuvième album sorti en 2023, « Did you know that there’s a tunnel under Ocean Blvd », Lana del Rey a choisi d’enregistrer une chanson précisément intitulée « Kintsugi », dans lequel elle déploie une thématique sans doute inspirée par une fulgurante pensée du poète soufiste Djalâl ad-Dîn Rûmî : « C’est par la blessure que la lumière pénètre en toi. »
Lent et profondément intime, ce morceau démarre sur le constat que le corps ne peut pas tout encaisser : « There’s a certain point the body can’t come back from » . Par exemple lorsqu’on subit le harcèlement ou le racisme de sa famille, de ses camarades de classe, de ses voisins, de ses collègues ou de ses supérieurs hiérarchiques. Ou bien lorsqu’on se morfond dans un métier déprimant parce que dénué de sens, éreintant, déconsidéré et/ou mal rémunéré (ça va souvent ensemble, malheureusement…). Ou bien lorsqu’on partage la vie d’un tocard pervers. Ou bien lorsqu’on s’est lancé dans un projet professionnel ou associatif beaucoup trop ambitieux mais qu’on n’ose pas (s’)avouer que l’on a vu trop grand, si bien que l’on s’épuise jusqu’au burn-out professionnel ou militant. Dans de cas de Lana del Rey, cette limite au-delà de laquelle le corps se brise et s’effondre d’une seule masse parce qu’il ne peut tout simplement pas avancer un seul centimètre de plus, elle a été franchie au moment où elle s’est rendue vraiment compte du vide qu’avaient laissé en elle ses souvenirs d’enfance (« Daddy, I miss them » ).
Dans la suite de la chanson, le mot « kintsugi » n’apparaît qu’une seule fois : manifestement, ce n’est pas le processus en lui-même qui intéresse Lana del Rey. En revanche elle revient abondamment sur la transformation qu’il a déclenchée dans sa vie (« That’s how the light shines in » , « That’s how the light gets in » , c’est presque le titre d’une autre très belle chanson de ce disque, « Let the light in » ). Elle le fait d’une voix pudique, qui parfois s’envole avec des accents à la Joan Baez, simplement accompagnée par un piano respectueux et, ça et là, par une drôle de scie électrique.
Cette chanson est une petite merveille qui me donne envie de me blottir contre le corps d’une femme que j’aimerais et avec qui je me sentirais en confiance, face à qui je pourrais m’abandonner, dans les bras de laquelle je pourrais chialer comme un môme et m’endormir paisiblement, comme si mes morceaux épars avaient été recollés…
« That’s how the light gets in
Then you’re golden »

En rédigeant cette chronique, l’algorithme de ToiTuyau m’a fait découvrir une autre chanson de Lana Del Rey dont je suis immédiatement tombé amoureux, « Say yes to heaven » (https://www.youtube.com/watch?v=MiAoetOXKcY&list=RDMiAoetOXKcY&start_radio=1). Ce sera l’objet d’une prochaine chronique…