Chanson sans doute la plus inattendue de l’album « Grace » sorti en 1994, « Corpus Christi Carol » est une reprise étonnante et renversante d’un cantique composé en 1961 par le pianiste et compositeur Benjamin Britten.
Cet album est d’une ambition folle : il paraît que Jeff Buckley voulait avec lui faire oublier le deuxième disque de Led Zeppelin et entrer directement au Panthéon du rock.
Pour beaucoup d’artistes, le fait de voir grand se transforme bien vite en une course vers l’abîme. Comme l’a écrit André Suarès dans un livre consacré à Cervantès, Baudelaire et Tolstoï, les « grands vivants » sont « ceux pour qui la sensation d’exister ne se goûte que sur fond de risque permanent. »
Gilles Tordjmann, qui a écrit ces lignes, classe Jeff Buckley dans cette catégorie : « Il est de ceux qui vont trop loin. Tout son disque proclame une logique de l’outrepassement, où le beau et le laid, le bien et le mal n’ont plus cours. Jeff Buckley est au-delà du goût. (…) La transe n’est pas prosélyte : on peut choisir de ne pas y entrer, pour goûter ailleurs des plaisirs plus raisonnables. Il est dès lors parfaitement concevable de ne pas entrer chez Jeff Buckley comme on se refuse, pour certains, à entrer chez Albert Ayler ou chez Oum Kalsoum. Mais il faut alors savoir ce qu’on perd : une certaine qualité de vertige sauvage, une cruauté de la joie, une algèbre des extrêmes. »
À mon sens, ces quelques phrases s’appliquent parfaitement à « Corpus Christi Carol », car avec cette reprise, Buckley, archange ou feu follet, prend le risque du déraisonnable, du ridicule, du sentimentalisme et du racoleur, il oscille sur une corde raide en manquant de se vautrer à chaque vers… et il est récompensé de son audace en touchant au divin.
Jeff Buckley était très intéressé et attiré par le mysticisme et la religion, et cela transparaît d’ailleurs très explicitement par le choix des trois reprises de cet album : « Hallelujah » de Leonard Cohen, « Lilac Wine » de James Shelton et « Corpus Christi Carol » de Benjamin Britten.
Dans « Corpus Christi Carol », il exprime son rapport à la divinité de façon à la fois aérienne et charnelle. Son chant est ici plus surnaturel et stupéfiant d’aisance que jamais. Le plus souvent c’est sa voix de tête qui s’exprime, avec une tonalité ecclésiastiques (à 0’33 ou à 1’17 par exemple, pour lancer des « Lu li lu lay » angéliques, puis dans les trente secondes qui sont carrément extatiques), mais à 1’30 c’est sa voix de poitrine qui frappe soudain par sa puissance et sa gravité. Sur l’ensemble du morceau, l’accompagnement de la guitare est si discret et si cristallin que Jeff Buckley semble chanter quasiment a capella.
Pour moi qui aime beaucoup la musique sacrée, la voir ainsi magnifiée par celui que je considère, malgré une carrière beaucoup trop courte et une mort beaucoup trop jeune, comme un monstre sacré, est une expérience bouleversante. « Corpus Christi Carol » par Jeff Buckley, c’est de l’orfèvrerie musicale, de celles qui ne me donnent envie que d’une chose : m’incliner.
« On this bed there lyeth a knight
His wound is bleeding day and night
By his bedside kneeleth a maid,
and she weepeth both night and day »

Salut Greg, je ne connaissais pas cette chanson. Il va chercher des voix de têtes, incroyable. Effectivement on se transporte dans une cathédrale en lien avec le divin .
Oui il a une tessiture assez stupéfiante, et même dans les aigus ça reste nickel, sans hésitation, sans perte de puissance… Mais ce que j’apprécie le plus c’est que ce n’est jamais de la virtuosité technique juste pour épater la galerie, c’est toujours au service de l’émotion. J’ai une admiration sans bornes pour cet homme.