Entre 1988 et 1991, The Pixies a publié quatre disques en trois ans et demi, ce qui est d’autant plus prolifique quand on tient compte de la qualité des œuvres produites. Sorti en 1990, le troisième album de cette rafale, « Bossanova », a rencontré un peu moins de succès et il a été un poil moins salué par la critique musicale que le précédent « Doolittle ». Personnellement, même si j’accorde aux fans des bostoniens qu’il y a très peu de groupes de rock indé qui peuvent se vanter d’avoir produit un disque de ce calibre (surtout en un laps de temps si bref), je trouve quand même que ce troisième opus est un peu moins réussi que le précédent – il est certes homogène, solide, mais un poil monotone à mon avis. Peut-être parce qu’il ne comprend pas de single aussi efficace et ravageur que « Here comes you man » ou « Monkey gone to heaven » ? Ou bien parce que la spontanéité, l’anarchie sonore et l’hystérie qui caractérisaient les débuts des Pixies ont été quelque peu domptées pour faire place à des mélodies un peu plus canalisées, à des lignes de guitare un peu plus ciselées, à un chant globalement moins gueulard, à un son mâtiné de surf music (le titre d’ouverture est d’ailleurs une reprise de The Surftones) ? Attention, je ne dis pas que « Bossanova » est un disque moyen : c’est juste que je n’y retrouve pas autant que je l’aime la dinguerie déchaînée des bostoniens.
Une autre raison possible à ce (très) léger coup de mou est que pour la première fois, l’excentrique et tyrannique chanteur Black Francis est le seul auteur et compositeur de tous les titres de l’album, la bassiste Kim Deal ayant été totalement mise à l’écart, ce dont elle se plaindra acerbement dans la presse (il faut dire qu’à l’époque elle arrivait souvent en retard et ivre aux sessions en studio, et parfois même aux concerts). Les vives tensions et la guerre d’ego entre ses deux leaders expliquent peut-être pourquoi le processus créatif du groupe a été moins stimulé sur cet album ? L’année suivante, durant l’enregistrement de « Trompe le monde », le conflit entre ces deux fortes têtes deviendra carrément éruptif, et si ça se trouve c’est grâce à cela que ce quatrième et dernier album des Pixies se révélera son chef d’œuvre (en tous cas à mon goût), avec une succession de bombes à fragmentation musicales qui explosent dans tous les sens.
Quoi qu’il en soit, sur « Bossanova » il y a quand même, entre des chansons que je trouve un tout petit peu fades (je sais que beaucoup de fans des Pixies seraient horrifiés en me lisant), des morceaux que j’aime beaucoup – par exemple le fou furieux « Rock music » (une sorte de hard rock sous camisole), « All over the world » et ses explosions de guitare électrique…
« Is she weird » fait partie des grandes réussites de ce troisième album. Contrairement à la plupart des autres morceaux de « Bossanova », ici la basse de Kim Deal n’est pas mise au coin en guise de punition, au contraire elle a une place de choix puisque c’est elle qui ouvre le morceau et qui garde la main avec son grondement sourd, hargneux et presque menaçant.
Parmi les choses que j’aime beaucoup dans cette chanson, il y a notamment la marque de fabrique de The Pixies, à savoir l’alternance entre des couplets plutôt doux et mélodieux et les refrains qui flirtent avec la sauvagerie. La première fois, le refrain de « Is she weird » est simplement plus tonique, à la deuxième occurrence il se fait déjà un peu plus énervé, mais lorsqu’il revient une troisième fois il devient carrément rugissant. À partir de 2’32, la guitare de Joey Santiago flirte avec le larsen, tandis que la voix de Black Francis semble se débarrasser de ses chaînes pour éructer le magma du désarroi et de la frustration qui couvait.
Comme d’habitude avec le leader des Pixies, la plume fonctionne à l’écriture automatique et débouche sur un texte quelque peu obscur. La valeur du groupe résidant pour l’essentiel dans son énergie musicale démentielle, d’habitude je ne cherche pas trop à comprendre, mais cette chanson a quelque chose de spécial pour moi…
Il me semble qu’à travers les multiples interrogations qui la parcourent, « Is she weird » raconte le questionnement d’un homme qui est très attiré par une femme en apparence enflammée, mais qui a l’impression qu’elle n’est pas réellement disposée à lui faire une place dans sa vie (« And her head has no room » ). Il est bien possible qu’ici j’interprète et que le sens des paroles soit en réalité très différent. Mais si c’est le cas, cela tient à un épisode de ma vie qui me laisse encore aujourd’hui un goût très amer.

Lorsque j’étais jeune étudiant, j’étais tombé très amoureux d’une fille qui me disait qu’elle l’était aussi, très puissamment et tendrement, mais qui ne se sentait pas prête pour la vie de couple, qui refusait de s’engager, et qui tenait absolument à ce que personne ne sache rien de notre relation. Plus le temps passait et plus j’étais désemparé et frustré, moins je comprenais la raison de ce hiatus permanent entre les déclarations d’amour fiévreuses et le fait que notre relation restait clandestine aux yeux de nos camarades de classe, plus j’avais l’impression d’être mené en bateau, et plus c’était difficile et douloureux pour moi de rester patient et confiant comme elle me le demandait. À force d’être relégué dans un pan secret de sa vie, à force de ne vivre mon amour pour elle que dans les coulisses, j’avais de plus en plus l’impression d’être une espèce d’ectoplasme, ou de n’être rien, tout simplement. Le « ciel ouvert » dont je rêvais avec elle, pour reprendre le titre d’un livre de Nicolas Mathieu qui raconte justement une histoire assez similaire, je l’avais entrevu s’éclaircir de nombreuses fois à l’horizon, plusieurs fois je m’étais couché en me disant, plein d’excitation, « Demain c’est le grand jour ! » – mais à chaque fois des nuages lourds avaient reporté l’épiphanie à plus tard. J’y croyais de moins en moins, forcément.
Un jour est arrivé ce qui devait arriver : alors que je continuais à l’aimer tout autant qu’au début, j’ai fini par jeter l’éponge, à bout de forces, épuisé par ces mois de cache-cache, salement amoché de l’intérieur (mes amis me disaient à l’époque que je faisais franchement peine à voir), et jurant pendant longtemps qu’on ne m’y reprendrait plus. Il y a des décisions qui doivent être prises, même la mort dans l’âme, quand bien même c’est le contraire de ce que l’on voudrait, parce qu’il faut bien se protéger contre la souffrance qui corrode – ces décisions ne nous déchirent pas moins le cœur, elles ne nous laissent pas moins exsangue et pas moins dévasté… Dans les temps qui ont suivi, je me sentais d’une tristesse infinie, je passais mon temps à pleurer, et j’aurais collé des beignes à la terre entière pour avoir rendu notre histoire d’amour impossible. J’éprouvais aussi une grande culpabilité de plonger cette fille dans le chagrin. Mais j’essayais quand même de me raisonner en me répétant que ce n’était pas moi qui l’avais quittée, puisqu’au fond nous n’avions jamais été « ensemble » : c’était elle qui n’avait pas tenu ses promesses et qui ne m’avait jamais rejoint, en dépit de toutes les fois où je lui avais dit qu’il fallait qu’elle se décide et que j’étais sur le point de craquer. Avec le recul je pense que mon impression était la bonne : nous avions peut-être ce qu’il fallait pour être heureux, mais elle ne l’a pas voulu, ou elle ne l’a pas osé, peut-être parce qu’elle ne m’aimait pas vraiment, ou bien parce que quelque chose en elle était brisé, ou parce que je ne sais quelle force obscure la retenait… D’ailleurs le fait est que quand je lui avais annoncé ma décision de rompre elle n’avait rien fait pour me retenir : sa seule réaction avait été de me rayer de sa vie, comme si je n’avais jamais existé – ce qui avait rendu bien sûr la morsure encore bien plus cruelle.
Quoi qu’il en soit, lorsque deux ou trois ans après ce gâchis j’ai découvert « Bossanova », le titre de cette chanson, « Is she weird », et plus encore ce « And her head has no room » , m’ont frappé au plexus : j’étais soudain replongé dans ces mois d’abord merveilleux puis affreux où j’avais petit à petit perdu pied (d’ailleurs c’est peut-être pour ça, quand j’y repense, que j’aime un peu moins ce disque que les autres des Pixies ?). Je me souviens que jusqu’à la rencontre avec celle qui allait devenir la maman de mes enfants, quand je repensais à cette jeune fille et à la façon dont elle avait refusé de s’engager avec moi malgré ses innombrables protestations d’amour, alors que moi-même j’avais fait tout ce qu’il était humainement possible pour l’attendre, je me demandais parfois : « Was she weird ? » Non, elle avait sûrement ses raisons, et je me doute que ce n’était pas facile pour elle non plus. Il n’empêche: bientôt quatre décennies plus tard, je n’arrive toujours pas bien à comprendre ce qui s’est passé…

