Depuis quelques années, j’avais entendu parler de Tame Impala de façon épisodique en écoutant des podcasts sur l’actualité musicale, mais je ne sais pas si j’avais entendu l’un de ses morceaux. Le peu que je savais de ce groupe, c’est qu’il semblait très coté dans le milieu branché de la musique indie et qu’il exerce une influence significative sur de nombreux projets musicaux récents.
Il y a quelques mois, au cours d’une discussion avec mon neveu Malo à propos de ses goûts musicaux, je lui ai demandé de me décrire la playlist de son téléphone, et il m’a parlé de Tame Impala en précisant qu’il allait bientôt le voir en concert. Cela m’a donné la curiosité d’abord de me renseigner sur ce groupe, puis d’aller écouter ses principaux singles – ce que j’ai fait avant-hier soir. J’ai découvert qu’en réalité il ne s’agit pas vraiment d’un groupe mais plutôt d’un projet très personnel de l’australien Kevin Parker, qui en est non seulement le leader mais l’âme et le seul membre permanent (il ne s’entoure d’une formation compolète que pour ses tournées de concerts). Dans cette première approche, j’ai aussi appris que Tame Impala est très connu parmi les clubbers, mais également dans le grand public d’ados et de la Gen Z depuis que certains de ses titres ont été diffusés en masse dans des trends sur Tiktok, depuis qu’il a produit en 2024 le troisième album de la megastar de la discopop Dua Lipa (dont j’ai partagé l’excellent « Don’t start now »), et depuis que l’un de ses propres morceaux, « Dracula », a été remixé par la star de K-pop Jennie (lui par contre jesépadutoukicé). Dans les commentaires en dessous de la vidéo YouTube de « Borderline », on peut lire cette formule assez amusante qui en dit long sur la vénération que Tame Impala peut susciter chez certain·es de ses fans : « If this is not in GTA VI we riot » .
En même temps que je lisais la page Wikipédia de Tame Impala, comme je le fais souvent quand je rédige une chronique musicale sur un artiste que je ne connais pas bien (j’en profite avant que ce site d’utilité publique soit laminé par l’IA), j’ai écouté les singles des quatre derniers albums du groupe. Pour être être honnête, je dois dire que j’ai trouvé pas mal de ces titres un peu désincarnés, un peu lisses, et même un peu banals. Kevin Parker a défini son projet comme « un groupe de groove rock psychédélique qui se consacre aux mélodies qui font rêver » : personnellement je peux apprécier ce genre de musique et la trouver agréable à entendre si elle passe en fond sonore dans une soirée, mais de là à ce qu’elle me fasse rêver, non, pas vraiment. Je vais quand même donner leur chance aux albums, et peut-être que finalement je me laisserai emballer ?
Ceci étant dit, il y a quand même parmi ces singles de Tale Impala deux morceaux qui ont fait mouche à la première écoute et que je me suis enfilés je ne sais combien de fois depuis : « The less I know the better », un délicieux bonbon pop que je partagerai dans quelques temps, et « Let it happen », que je choisis pour ce soir, parce que j’ai besoin de bouger, besoin de me défouler, besoin d’extérioriser, besoin de m’étourdir et de laisser les choses aller.
Ces deux singles sont issus du même album, « Currents », qui est le troisième de Tame Impala. Comme les deux précédents, celui-ci a été entièrement conçu, écrit, interprété et produit par Kevin Parker, qui en plus de tout cela a lui-même réalisé le mixage, tout seul dans son homestudio : il fait partie de ces introvertis obsessionnels et plus ou moins sociophobes qui passent l’essentiel de leur temps enfermés dans leur bulle à rêver ou à bûcher comme des acharnés, et qui lorsqu’ils se mettent au boulot tiennent absolument à tout faire eux-mêmes – c’est un peu le même profil que le leader de Get well soon Konstantin Gropper, par exemple. Cela tient sans doute à la trajectoire de vie assez poignante de Kevin Parker, dont je parlerai dans une autre chronique.
« Currents » a, comme on dit souvent, « marqué un tournant » dans le style de Tame Impala, puisque avec ce disque, le groupe y déploie un son que l’on peut qualifier d’électro psychédélique, avec une omniprésence des synthétiseurs au détriment des guitares, des mélodies accrocheuses et entêtantes, des arrangements vibrionnants… L’influence de la french touch et de Daft punk y est patente, ce qui s’explique notamment par le fait que Kevin Parker a vécu un moment à Paris et qu’il y a lié des liens d’amitié avec plusieurs musiciens français, en particulier les membres du duo Justice. Comme il l’a lui-même expliqué, il avait envie que sa musique fasse danser partout, dans les soirées privées, dans les boîtes de nuit, l’été sur la plage…
« Currents » n’est pas un album-concept, mais il est quand même traversé par une thématique générale, celle de la découverte de soi et de la métamorphose que cela déclenche. La troisième chanson du disque s’intitule « Yes I’m changing », la treizième s’appelle « New person, same old mistakes » (la mélancolie n’a pas tout à fait disparu…), et Kevin Parker a décrit l’ensemble de l’album comme une mise en musique du processus personnel de transformation par lequel « quelqu’un a l’impression de devenir quelque chose d’autre » .
« Let it happen », qui ouvre « Currents », est elle aussi une invitation au changement. Musicalement, c’est un titre extrêmement séduisant et catchy qui prend tout de suite par la main pour inviter à s’abandonner à la danse : la mélodie est naïve et entraînante (y compris quand elle est jouée à un doigt au synthé à 2’27), une ligne de synthétiseur languissante circule dans les aigus pour suspendre le morceau dans les airs, la rythmique assourdie comme le battement d’un cœur pendant une échographie donne l’impression d’être plongé dans un trip hallucinogène (ou de se retrouver à la sortie d’une boite de nuit quand les portes étanches ont été refermées), la basse ronde et funky est (re)bondissante comme c’est pas permis, la guitare fuzz qui reprend la main à 3’11 est abrasive bien comme il faut pour réaccrocher après un pont, et la voix de Kevin Parker semble un condensé de fragilité et de reddition. Bref, tout est là pour se laisser emporter sur le dancefloor.
Pour autant, « Let it happen » est aussi une composition ambitieuse, avec une progression non linéaire et plusieurs changements de rythme, plusieurs ponts qui permettent de reprendre son souffle avant de repartir dans la frénésie, quelques bizarreries sonores (un gimmick de disque rayé qui se répète jusqu’à ce qu’on en ressente un certain inconfort, une voix soudain vocodée comme celle d’un robot vintage…). J’avoue que ces passages, qui allongent notablement la chanson (presque sept minutes sur la version de l’album), ne sont pas ceux qui me plaisent le plus, alors je préfère écouter la version raccourcie en single réduite à 4 minutes, car elle, je la trouve carrément flamboyante, étourdissante et emballante, du début à la fin.
Le texte de « Let it happen » exprime très clairement l’envie de changement, et même mieux encore, l’envie de libération. Bien sûr Kevin Parker sait bien que c’est une perspective très angoissante (« I can hear an alarm » ), et d’ailleurs le clip de cette chanson décrit les crises de panique d’un voyageur dans un aéroport puis dans un avion. C’est pourquoi on recule si souvent devant l’obstacle, jusqu’à se résigner et rentrer dans le rang… Mais vient un moment où on ne plus faire taire la voix qui nous chuchote que ça suffit de vivre dans le mensonge et de stagner dans un ersatz d’existence, ça suffit ce suicide à petit feu, alors on va hisser et ouvrir les voiles, larguer les amarres et se laisser emporter par le tourbillon (« I heard about a whirlwind that’s coming ’round » ). Et ça va bien se passer : « It’s always around me, all this noise / But not nearly as loud as the voice saying / « Let it happen, let it happen (it’s gonna feel so good) / Just let it happen, let it happen » » . Bien sûr on peut toujours se forcer à rester sourd à ce Jiminy Cricket qui nous encourage, on peut toujours s’empêcher de vivre ce qui nous est tombé dessus par surprise, mais ça n’empêche par l’alarme de continuer à carillonner, et plus on se bouche les oreilles, plus elle hurle pour se faire entendre et pour nous faire comprendre que se refuser au changement c’est comme taper comme un(e) sourd(e) sur les clous de son propre cercueil, et que de toutes manières, que nous le voulions ou non, nous ne cessons de nous rapprocher du moment où le changement s’imposera comme la seule option possible : « All this running around, / I can’t fight it much longer / Something’s tryin’ to get out, / and it’s never been closer » . Et puisque le résultat final est connu (le changement, ou bien l’effondrement intérieur faute d’avoir osé changer), à quoi bon lutter ?
Kevin Porter, en tous cas, se dit prêt pour ce grand voyage (« Baby, now I’m ready, moving on / Oh, but maybe I was ready all along / Oh, I’m ready for the moment and the sound » ), et il invite celles et ceux qui l’écoutent à surmonter leur angoisse et à faire de même : « Try to get through it, try to bounce to it. »
Il y a toujours de bonnes raisons pour rester encalminé dans son marasme, la moindre d’entre elles n’étant pas la peur de l’inconnu. Faute de réussir à surmonter cette peur, on est condamné à vivre longtemps dans l’espérance (quand il serait encore temps de changer), puis dans la nostalgie (quand c’est devenu trop tard, quand le train est passé et quand on a compris qu’il ne reviendra pas en gare et qu’on ne fera jamais partie des passagers). Si nous avions plusieurs vies, ou si la vie éternelle était devant nous, on pourrait se dire que ce n’est pas bien grave de foirer quelques brouillons si cela permet d’être prêt à vivre un jour une version parfaite, immaculée et merveilleuse. Mais quand comme moi on est convaincu qu’on n’a qu’une seule vie, et quand on prend conscience que cette unique et précieuse vie est déjà bien entamée et qu’il n’en reste peut-être plus beaucoup, alors c’est peut-être une bonne idée de se lancer à l’eau un peu plus souvent, les yeux fermés s’il le faut, en se murmurant tout bas un mantra apaisant, « Let it happen », et à Dieu vat.
« Take the next ticket, get the next train »


