Il y a un merveilleux petit film d’animation sans paroles du néerlandais Michael Dudok de Wit (l’auteur de « La tortue rouge »), « Father and daughter », qui décrit de façon bouleversante la douleur indépassable de la perte et de l’abandon.
En neuf minutes seulement, on assiste à un résumé de la vie d’une femme, depuis son enfance jusqu’à la vieillesse et à sa mort. Un père et sa petite fille se promènent en vélo sur une digue face à la mer. Tous les deux posent leur vélo, le père hésite à dire au revoir à sa fille, mais il s’en va vers l’horizon sur une barque (une métaphore de la mort, ou peut-être du suicide ?), et comme il ne revient pas, elle reste à l’attendre jusqu’au soir, désemparée, sans comprendre. Tout au long de sa vie, cette petite fille va revenir encore et encore à l’endroit où son papa l’a abandonnée, pendant des jours, des mois, des années. Elle accompagne sa maman qui porte le deuil, puis elle devient une adolescente délurée, puis une jeune femme amoureuse, puis elle fonde une famille, enfin elle pousse son vélo comme la vieille femme fanée et usée qu’elle est devenue, mais jamais elle ne cessera de penser à lui et de revenir guetter au loin sur la digue, jamais la blessure béante de l’absence ne se refermera, jamais ne la quittera l’envie dévorante de retrouver son papa, ou même de le rejoindre : c’est comme si elle avait fait sa vie dans un monde immobile. Jusqu’à ce qu’un jour, à bout de chagrin, elle vienne se blottir contre la carcasse de la vieille barque dans laquelle, le jour où son cœur s’est arrêté, son papa s’était enfui en l’abandonnant de façon incompréhensible… Je vous laisse devenir ce qui se passe alors, scandé par un accordéon de plus en plus vif et virevoltant – la musique est l’une des merveilles de cet immense petit film d’animation.
Je ne sais pas combien de fois j’ai regardé ce dessin animé, mais je ne l’ai jamais fait sans être bouleversé et sans finir dans des torrents de larmes.
Voilà mon rapport aux adieux et à l’absence qui en découle : ils me font profondément, terriblement mal. C’est d’ailleurs peut-être pour ça que j’ai toujours été assez casanier, que j’aime les habitudes, et que je mets du temps à m’attacher sur le plan affectif : il me faut beaucoup de temps pour accepter me laisser apprivoiser, pour accepter de courir le risque de la douleur qui pourrait suivre une séparation. Et quand séparation il y a, oh…
