Après « Drive » et « Man on the moon » , voici aujourd’hui un troisième joyau issu de mon album préféré de R.E.M, « Automatic for the people », presque entièrement consacré à des thèmes bien sombres (la mort, le deuil, le chagrin…), mais qui les traite de façon éblouissante. Comment se fait-il que je n’aie pas encore chroniqué cette ballade torturée et envoûtante ? Comment se fait-il que je ne l’aie insérée que tout récemment dans ma longue liste de morceaux sur lesquels écrire ? Mystère. Toujours est-il qu’il y a quelques jours, alors que j’étais en train de raconter à une amie le chagrin dans lequel je suis plongé quelques jours (Aurore a beau être là avec son chéri, je ne cesse de pleurer…), elle a essayé de me réconforter par un gentil message, puis elle m’a partagé la vidéo de cette chanson, que vous trouverez en dessous de ce texte. Bingo, ça ne pouvait pas mieux tomber…
« Tout le monde souffre » : voilà un message simple, douloureux, mais réconfortant d’une certaine manière, car il nous permet de nous dire que dans notre malheur, nous sommes simplement en train de partager l’humaine condition. Et ça fait tellement de bien de ne pas ressentir, en plus de la douleur, le sentiment d’être incompris, abandonné à des émotions qui nous submergent à tout instant, sans prévenir, comme des vagues scélérates, sans pouvoir que l’on puisse être entendu et accueilli dans notre désespoir…
Quant aux couplets de cette chanson, ils sont tout aussi limpides : ils évoquent ces moments où la tristesse carnivore nous déchire les entrailles, où les heures passent si lentement que l’on a l’impression que chaque jour dure un siècle, où l’incapacité à trouver le sommeil nous donne l’impression d’être seul au monde au milieu de la plus sombre et la plus oppressante des forêts, et où à force de s’angoisser et de pleurer, on finit par se dire que ça suffit, qu’on en a bien assez chié comme ça, que cette vallée de larmes qu’est la vie est décidément trop exigeante pour nous et qu’on a envie de se laisser happer dans le grand et définitif sommeil.
Dans ces cas-là, que peut-on entendre de plus simple, de plus fort et de plus vrai que « Hang on » ou « Don’t let yourself go » ? « Tiens bon », « Accroche toi », « Ne te laisse pas aller »… et surtout, surtout, ne reste pas seul, cherche du réconfort auprès de tes ami·es. Dans mon cas, l’interprétation que j’en donne, c’est « Pleure au téléphone », « Demande leur du soutien et de la présence », « Pleure dans leurs bras » …
Les paroles de ce morceau sont transparentes et « extraordinairement simples » , comme l’a lui-même admis le guitariste de R.E.M Peter Buck. C’était un choix assumé : avec « Everybody hurts », le groupe d’Athens a voulu s’adresser aux ados qui se sentent mal, qui doutent d’eux-mêmes, qui sont inquiets de l’avenir, et plus spécialement à celles et ceux qui sont tellement en détresse qu’ils ou elles envisagent de se foutre en l’air. Ces paroles sont si fortes que deux ans après la parution de l’album, l’association anglaise Samaritans, qui est l’équivalent de notre SOS Amitié, a utilisé des extraits de la chanson pour lancer une campagne de presse en direction des jeunes suicidaires afin de prévenir les passages à l’acte.
Car il ne s’agit pas d’une chanson glauque et déprimante, mais au contraire d’un magnifique hymne d’espoir et de courage, ainsi qu’une célébration de l’écoute, du réconfort et de l’amitié, qui nous permettent de nous livrer tels que nous sommes, avec nos failles et nos faux-pas, et de les transfigurer en quelque chose de nouveau, de beau et de doux. « Everybody hurts« , dit le refrain. Mais ces deux mots sont suivis d’un « sometimes » qui adoucit le propos, ou plutôt qui permet de prendre du recul sur le moment présent, de voir la big bicture derrière le détail sur lequel on a le nez collé aujourd’hui : oui mon cœur, oui mon bébé, oui mon petit chat, oui mon chou des bois, aujourd’hui tu souffres, mais ce n’est que provisoire, et si tu réussis à traverser ce moment de désespoir, tu verras que derrière il y aura de beaux moments, des moments merveilleux, des moments encore plus merveilleux (comme l’écrit superbement Léo Ferré dans « Le bateau espagnol » , « Le bonheur, ça vient toujours après la peine » ). Peut-être même le fait d’avoir souffert, d’avoir vraiment souffert, d’avoir souffert en conscience, peut-être le fait de se laisser traverser par ce que cette souffrance nous apprend, et sans camoufler le désastre intime, sans essayer de (se) cacher qu’au tréfonds de soi on a le cœur en miettes, sans s’exhorter à oublier et à « passer à autre chose » alors qu’en réalité c’est la dernière chose dont on a envie, sans se forcer à garder à tout prix sa poker face et à assurer l’intendance comme si de rien n’était, peut-être est-ce la condition sine qua non pour pouvoir se laisser atteindre et traverser en général, par le bon comme par le mauvais, et donc pour être sensible à ce que la vie nous offrira ensuite de beau, de gracieux et d’inattendu, de léger et même de planant ? Depuis ma descente dans les abysses de la dépression, en 2016-2017, et grâce aux joies que j’éprouve depuis que j’en suis sorti, voilà une chose dont je suis désormais convaincu. « No rain, no rainbow », dit-on en Angleterre…
La musique renforce nettement le constat qu’avec cette chanson, R.E.M pointe le doigt vers la lumière. Certes, « Everybody hurts » commence par quatre minutes lancinantes et fortement mélancoliques, avec des arrangements de cordes lacrymaux signés John Paul Jones de Led Zeppelin, et la voix de plaintive de Stipe. Mais les 90 dernières secondes sont une ouverture vers le ciel, avec une section de cordes dont l’ampleur enfle et part en vrilles ascendantes, et le chant de Michael Stipe qui se fait alors engageant et réconfortant pour lancer une flopée de « hold on » comme on sème à la volée le bonheur de la saison prochaine…
Bien entendu, une chanson ne suffit pas pour surmonter un chagrin trop puissant. Peu après le suicide de Kurt Cobain, on a appris que dans la période qui a précédé son geste fatal, il écoutait beaucoup « Automatic for the People », ce qui ne l’a pas dissuadé de se foutre en l’air… Mais quand même, c’est une chanson qui fait du bien. Dans mon cas, j’ai écrit cette chronique juste après avoir reçu les messages de cette amie, alors qu’Aurore était en face de moi, en train de travailler sur une traduction dans mon canapé bleu, et ça m’a valu deux belles heures, avant une balade en vélo tous les trois pour aller se baigner au plan d’eau puis regarder ensemble la demi-finale au camping, assis devant un cornet de frites puis un cône au chocolat. Un échange gentil avec une amie, l’amour de ma fille adorée, la musique, l’écriture, l’envie de me connecter dans ce texte à moi-même et aux personnes qui me sont les plus chères, et pour finir quelques plaisirs simples : malgré la tristesse qui m’étreint depuis la semaine dernière, il y a eu de beaux arcs-en-ciel dans ma journée.
Je regrette beaucoup la santé et la vigueur de mes jeunes années, mais par rapport aux adolescents j’ai un avantage : je suis déjà tombé très bas, deux fois, et je suis remonté les deux fois, à chaque fois plus haut. Je m’en souviens. Alors je sais que cette fois-ci encore, je rebondirai.
Merci mes ami·es…
« Take comfort in your friends »


« No rain, no rainbow » 🌈 comme c’est joli 🥰
Une peine partagée est moins lourde à porter . Et savoir qu’on a pu, l’espace d’un instant, soulager un petit peu un ami de son fardeau apporte beaucoup de joie également 😉