Sorti en 1989, « Matrice » est un album qui a reçu un succès commercial inhabituel pour Gérard Manset, mais qui a été boudé par certains aficionados, qui à l’époque étaient surpris par le son un peu rock FM des guitares de Mike Lester, et qui aujourd’hui trouvent que l’ambiance musicale a mal vieilli. De fait, sur ce morceau il y a l’un de mes pires souvenirs auditifs des années 80, ces affreux solos de sax tenor beuglants.
Mais pour ma part, « Matrice » est l’un des albums de Manset que je préfère, avec « Lumières » et surtout « Royaume de Siam » . Comme d’habitude, ce disque contient peu de chansons (sept), mais leur densité est assez extraordinaire.
C’est un album sombre, plus sombre encore que les précédents. Manset y exprime un véritable dégoût de la société moderne (« D’une époque à vomir, l’histoire dira ce qu’il faut retenir » ), qu’il s’attachait d’ailleurs à fuir au cours de longs voyages à l’autre bout du monde.
« Matrice » , la dernière chanson de l’album, me fouette et m’électrise à chaque écoute. C’est un long morceau (six minutes et seize secondes), qui démarre par une introduction presque en parler-chanté, et qui à 0’55, lancée par une guitare électrique, se transforme en une cavalcade frénétique et survoltée, jusqu’à un final instrumental en fade away qui donne l’impression que l’interprète, la musique et le monde entier sont en train de s’enfoncer dans les abysses.

Gérard Manset a récusé l’interprétation selon laquelle il parle ici de l’enfantement et de la période bénie qui l’a précédé, lorsque encore fœtus on était baigné dans un liquide chaud et accueillant, avant d’être violemment et brutalement plongé dans un monde âpre et inquiétant (« la peur du noir / le tremblement de nos mémoires » ). J’avoue que j’ai beaucoup de peine à le croire tant cela paraît transparent, aussi bien pour la naissance (« Matrice tu m’as fait / dans son lit défait » ) que pour la vie intra-utérine (« Renvoyez-nous pour notre bien / On n’en veut pas plus, on ne demande rien / que nager dans le grand liquide / comme un têtard aux yeux vides » ).
Pour moi il est clair que cette chanson met en musique le titre fameux du recueil d’aphorismes d’Emil Cioran, « De l’inconvénient d’être né » . Gérard Manset y chante un regret qui le poursuivra toujours: ce monde est si dur et terrifiant qu’il aurait mieux valu ne pas y être jeté. À l’époque je pensais à peu près la même chose (d’ailleurs je lisais pas mal Cioran), alors « Matrice » était pour moi l’équivalent d’une épingle rouillée en plein coeur.
Aujourd’hui encore, je l’écoute avec un frisson en sentant bouillonner sous la surface la noirceur qui m’habitait alors, et dont j’essaye de me protéger désormais… mais aussi en me disant qu’heureusement, j’ai appris à aimer les « perles de tendresse » évoquées par Manset.
« Renvoyez-nous d’où on vient,
par le même canal le même chemin
de l’éternelle douleur,
de la vallée des pleurs »