Massive Attack – « Teardrop »

Après deux premiers albums superbes (« Blue lines » et « Protection » ) , que j’adore et que je réécoute très souvent dans un état de douce hébétude, le groupe anglais Massive Attack sort en 1998 un troisième album, « Mezzanine » tout autant applaudi par la critique musicale, et qui lui aussi figure très souvent parmi les listes de disques à avoir absolument dans sa discothèque. De fait, beaucoup de gens ont suivi ce conseil, puisque « Mezzanine » est devenu disque de platine au Royaume-Uni.

Sur les deux premiers albums, Massive Attack a imposé sa griffe: un melting pot musical fait de soul, de hip-hop, de reggae, de dub, d’électro, de musiques urbaines, de cordes, de jazz, avec une utilisation intensive de samples, le tout sur des rythmes lents et lancinants (parfois même carrément léthargiques), et dans des ambiances le plus souvent mélancoliques voire assez déprimantes… C’est ce mélange un peu improbable au premier abord qui a débouché sur le trip-hop (qu’on avait d’abord appelé le « Bristol sound » ou « abstract hip-hop » , avant qu’un chroniqueur n’invente l’abréviation trip-hop). Massive Attack en est l’un des pionniers (ou plutôt des inventeurs), et l’une des principales figures, avec notamment Archive et Portishead.

Sur « Mezzanine » , Massive Attack s’éloigne un peu des racines qu’il a lui-même contribué à planter. Plus exactement, si trip-hop il y a, il est ici beaucoup moins suave et sensuel, beaucoup plus sec, plus dur, et surtout plus sombre, plus corrosif. Le groupe a nettement basculé du côté obscur de la force.

La chanson titre par exemple, avec ses sons distordus et ses percussions, lorgne du côté du rock indus, qui n’est pas trop ma tasse de thé. « Angel », qui ouvre l’album, est un morceau étourdissant, soutenu par des basses gonflées aux amphétamines et à faire trembler les vitres, mais que je trouve assez froid et distant, presque machinique. Les lancinants « Risingson » et « Inertia Creep » sonnent de façon presque menaçante, comme s’ils accompagnaient la danse macabre d’un ver qui tourne autour de nos oreilles et qui s’apprête à s’immiscer dans notre cerveau pour en prendre le contrôle (écouter ce qui passe à 2’37…). Tout cela est envoûtant, j’en suis d’accord, mais c’est quelque peu redondant sur la durée de l’album, et surtout je trouve que c’est un peu trop étouffant et anxiogène, que ça manque un peu de lumière et de vie (sauf sur un morceau comme « Black milk » ).

Bref, contrairement à la plupart des critiques et des fans, qui sont souvent dithyrambiques, j’aime un tout petit peu moins ce disque que les deux précédents.

Mais sur « Mezzanine » il y a « Teardrop » , qui est pour moi l’un des sommets du trip-hop, et qui est en tous cas LE tube de Massive Attack (on la retrouve d’ailleurs dans de nombreuses publicités, et sous une forme un peu traficotée, dans le générique français de la série « Docteur House » ).

Ce fascinant morceau est un moment de grâce, d’autant plus qu’il contraste nettement par rapport au reste de l’album, comme un rayon lumineux perçant la brume.

D’abord on est plongé dans une minute d’instrumental mystérieux, sorte de préliminaire musical dont un fan a écrit un jour que c’est « la meilleure bande son pour faire l’amour », en tous cas pour en avoir très envie (« Gentle impulsion » ).

Après que le groupe nous ait entortillé dans sa toile d’araignée, c’est la voix d’une femme qui nous en délivre, celle de la chanteuse des Cocteau Twins, Elizabeth Fraser. Sa voix aérienne et virevoltante s’appuie sur la pulsation précise et sensuelle (tirée d’un morceau du pianiste de jazz Les McCann), sur des samples hypnotiques de guitares et de clavecin, et sur quelques bips électroniques.

La façon dont elle s’envole littéralement, à 4’08, est tout simplement magique. Difficile d’imaginer comment on pourrait chanter de façon plus juste et précise, ni comment on pourrait mieux exprimer, en même temps qu’une douce complainte (« teardrop », cela signifie larme), l’idée que l’amour est vain s’il ne se manifeste pas en actes concrets, ainsi qu’un ardent désir de vie, de paix et de lumière.

« Love, love is a verb

Love is a doing word

(…)

Shakes me, makes me lighter »

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