Bigarré, extravagant, foutraque, frappadingue, patchworkesque, voilà le genre de mots qui viennent à l’esprit ou qu’on a envie d’inventer (pourquoi pas ?) lorsqu’on écoute en entier l’album « Illinoise », enregistré par Sufjan Stevens en 2005 : il y a des chansons courtes pleines de cuivres sautillants (que personnellement je trouve un peu horripilantes), il y a des chansons aux titres extravagantesques (le plus délirant étant « The black hawk war, or, how to demolish an entire civilization and still feel good about yourself in the morning, or, We apologize for the inconvenience but you’re going to have to leave now, or, I have fought the big knives and will continue to fight them until they are off our lands » ), il y a des chansons dansantes et presque tubesques (« Chicago » )… et puis il y a aussi et surtout des chansons bouleversantes, absolument bouleversantes, comme « Wayne Gacy Jr » ou « Concerning the UFO » , que j’ai chroniquées dans mes premières années en musique.
« The seer tower » fait partie de dernière cette catégorie des chansons dont l’intensité, le recueillement et la profondeur filent franchement la chair de poule. Sufjan Stevens y explore les thèmes bibliques de la chute et de l’apocalypse (« I see the fire, I see the end » ), en parlant d’épée, de trahison, d’un père qui nous baigne et qui nous aime… La tour dont il parle, la Sears tower, est l’un des grattes-ciel les plus emblématiques de Chicago, mais pour Stevens elle est aussi une représentation moderne de la tour de Babel, et à travers elle de la vanité des humains, de leur soif inextinguible de puissance et d’hubris, de connaissance et de domination, toutes choses qui pour le chrétien qu’il est ne sont rien d’autre qu’un défi à Dieu, mais aussi le prélude à leur propre déchéance. Toute ressemblance avec l’effondrement du vivant auxquels les humains les plus riches et les plus vaniteux se livrent en toute inconscience (« Et mon smartphone, tu l’aimes mon smartphone ? Et ma bagnole, tu l’aimes ma bagnole ? Et mon jet privé, tu l’aimes mon jet privé ? Et mon yacht, tu l’aimes mon yacht ? ») n’est pas totalement vide de sens…
Cette méditation sur l’échec qui attend toute prétention humaine est chantée par Sufjan Stevens avec sa voix tremblante et désarmante, simplement accompagnée par un piano fantomatique, par un vibrato d’orgue et par quelques choeurs angéliques. Sufjan semble chuchoter à notre oreille, et c’est un choc émotionnel qui nous saisit, comme si souvent dans l’oeuvre de cet auteur-compositeur dont la délicatesse n’a d’égale que la capacité à nous percer le cœur, pour le meilleur.
« Still I go to the deepest grave,
where I go to sleep alone »
