Quatrième album de l’auteure, compositrice et chanteuse parisienne Camille, « Ilo veyou » lui a valu, une fois de plus, un très mérité succès critique. Huit ans après les deux Victoires de la musique 2006 obtenues pour l’album révélation de l’année et pour l’artiste révélation scène de l’année, quatre ans après celle décernée en 2009 dans la catégorie Artiste interprète féminine de l’année, Camille reçoit en 2013 celle de la chanson originale de l’année pour « Allez, allez, allez » – et ça pour être originale, c’est vrai qu’elle l’est, cette chanson ! La chanteuse y compose à elle seule une chorale d’enfants pleins d’entrain, et cela donne un morceau joyeusement rythmé, traversé par de drôles de gimmicks joués au violon, presque interrompu en son milieu par la voix courroucée d’une maîtresse d’école ou d’une professeure de musique à bout de patience qui réclame que les sales gosses se concentrent et cessent de faire n’importe quoi (« Ça suffit ! » , « Tais-toi et chante ! » , « Tu reprends ton polycopié ! » ).
L’enfance est l’un des thèmes majeurs de ce disque savamment foutraque, qui a été composé pendant la grossesse de Camille et qui a été très inspiré par cette expérience et par la naissance prochaine de son premier enfant, le petit Marius. La musique qu’elle compose, qu’elle enregistre et qu’elle chante dans « Ilo veyou » est encore plus inclassable, encore plus inventive, encore plus facétieuse, encore plus audacieuse et même bizarroïde que dans ses précédents albums, comme si elle avait définitivement largué les amarres de la rationalité pour se replonger avec délice dans la créativité foldingue dont la plupart des adultes ont malheureusement perdu la clé depuis bien longtemps, les pauvres. C’est parfois tendre et mignon (« Bubble lady »), ailleurs c’est joliment naïf (par exemple dans « L’étourderie » ou dans la belle reprise de « Que je t’aime » de Johnny Halliday), et cela ressemble parfois à un bazar orchestré, comme dans la chanson titre – une minute et 44 secondes d’expérimentation musicale et vocale qui me donne envie de faire n’importe quoi, juste pour m’amuser – et c’est fucking bon de ressentir ça. Dans une interview au Parisien, Camille a expliqué que « c’est un disque de joie parce que j’étais joyeuse quand je l’ai fait » , et cette joie est communicative : on peut lui dire merci d’avoir mis son bonheur en musique.
Mais tout le disque n’est pas aussi allègre. « Le banquet », notamment, est une chanson grinçante et cynique dans laquelle une femme règle ses comptes avec un ancien amant dont le donjuanisme ou la perfidie ont brisé de nombreuses autres femmes. Pour la composer, Camille a été inspirée par une performance géniale réalisée par Sophie Calle à la Bibliothèque nationale de France en 2008. L’artiste avait invité 107 femmes d’horizons très variés, à qui elle avait demandé de lire chacune à leur manière, qui en parlant, qui en chantant, qui en dansant ou en peignant, un mail de rupture goujat qu’elle avait reçu d’un ancien amant. Ce mail se concluait par « Prenez soin de vous », et Sophie Calle avait pris au mot le message en demandant à d’autres femmes de prendre soin d’elle et de sa douleur, puisque sur le moment elle-même n’avait pas réussi à trouver les mots pour répondre. Elle avait demandé à ces femmes de « Comprendre pour moi. Parler à ma place. Une façon de prendre le temps de rompre. À mon rythme. Prendre soin de moi. »
Il se trouve que ces lectures se concluaient par un dîner dans lequel la plupart de ces femmes, ô surprise, se retrouvaient assises juste à côté de l’homme en question ! Très marquée par cette expérience sûrement fort malaisante, Camille a ensuite écrit et composé cette chanson étonnante qui exprime de façon crue et violente la colère que les femmes peuvent ressentir à l’égard de ces êtres si souvent minables que peuvent être les hommes avec un tout petit h, et leur envie de les frapper là où ça leur fait le plus mal, à savoir dans la haute mais fragile idée qu’ils se font de leur virilité : « Chaque femme que tu as quittée, / je l’inviterai / à se rendre au grand banquet / où toutes les femmes qui t’ont aimé / ne feront sans se priver / de ton petit dard dressé / qu’une seule et langoureuse bouchée. »
Mais « Le banquet » n’est pas qu’une fable fantasmatique exprimant le désir de vengeance d’une femme en particulier (« Il est doux / de se venger » ), un désir assez glauque et pervers il faut bien le dire. Que DES femmes soient rassemblées à l’occasion de ce repas souligne bien que le fait d’être victime de la muflerie des hommes est pour les femmes une expérience partagée, dans les rapports amoureux mais aussi au travail, dans la rue, dans la vie publique… Camille invite alors les femmes à ne pas se laisser entraîner dans une compétition les unes contre les autres, mais au contraire à être solidaires les unes avec les autres, parce que la sororité les aide à se protéger des hommes qui les maltraitent, à ne pas être anéanties par eux (« Toutes les femmes que tu as aimées, / je les reconnais / quelque chose dans leurs regards, se tait » ), et à se réparer mutuellement (« Chaque femme que tu as blessée, je la flatterai, / en silence je lécherai ses plaies » ). « Le banquet » n’est donc pas qu’une éruption de colère individuelle, c’est aussi l’affirmation d’une force collective.
La force, c’est aussi ce qui émane de la musique : une ligne lente, austère et altière de guitare classique, la voix gracile de Camille, et cela suffit. Au rebours des compositions ébouriffantes qui parsèment le reste de « Ilo veyou », la chanteuse choisit ici l’économie de moyens, et elle s’y révèle tout aussi brillante et saisissante : la marque des grandes artistes.
« Chaque femme que tu as laissée
seule sur le quai
recevra de ma part un bouquet »

Évidemment Camille, Évidemment IloveYou !! Je connais par cœur ce merveilleux album. Avec Le fil, ce sont mes 2 albums préférés. Ton analyse avec l’idée d’une sororité et pas seulement la vengeance me plaît beaucoup. La langoureuse bouchée m’a bien fait rire 😅