[Voici une chronique que j’ai écrite il y a bientôt 18 mois et que j’attendais avec impatience de pouvoir publier. Aujourd’hui c’est chose possible, enfin. Je n’y change pas une seule virgule.]
Sortie 1987 sur l’album « Characters », dont elle était le sixième et dernier single, cette chanson de Stevie Wonder est passée assez inaperçue aux États-Unis. En France en revanche, elle est aujourd’hui très connue depuis qu’elle a été utilisée en 1993 dans une publicité de la Banque populaire : elle est alors ressortie en single et elle est restée cinq semaines dans le classement national des meilleurs ventes.
C’est justement cette chanson qui m’est venue en tête lorsque j’en ai cherché une qui pourrait illustrer ce que je ressens aujourd’hui, alors que je viens d’apprendre que mon divorce a été prononcé par le juge aux affaires familiales. Un long et riche chapitre de ma vie, qui a duré trente ans, se referme. Il a été très beau, léger, excitant et joyeux au début, très riche et épanouissant au milieu, assez lassant et frustrant en se rapprochant de la fin, infiniment douloureux lorsqu’il a fallu se rendre à l’évidence, et fort pénible et même assez choquant dans les dernières années… Comme je l’écrivais hier, c’est comme si nous avions d’abord été un fier et solide iceberg, cohérent et solidaire, qui s’était petit à petit fissuré, puis brisé en deux, et dont chacun des fragments avait pris une direction différente, s’éloignant inexorablement l’un de l’autre, jusqu’à ce que le lien qui nous unissait finisse par plonger dans les abysses.
Voilà, c’est comme ça.
Je ne sais pas si je m’en sors « très bien » maintenant, comme le chante Billie Holiday dans une merveilleuse chanson que je partagerai un de ces jours (« I get along without you very well »), mais en tous cas me voilà soulagé – et elle aussi, je n’en doute pas une seule seconde, en tous cas je le lui souhaite de tout cœur, ne serait-ce que parce que j’ai toujours un profond respect pour la maman qu’elle a été durant l’âge tendre de nos deux enfants.

Comme l’a écrit superbement le philosophe Marcel Conche, « un aspect essentiel de l’art tragique de vivre est l’art de mettre fin. Rien ne doit, ou ne devrait, durer au-delà de sa signification réelle (ne doit survivre au temps où les mots, les gestes, etc., ont leur sens plein) : l’homme tragique détruit sans cesse en lui les branches à demi-mortes laissées par la vie, sinon avec l’« éternelle joie du devenir » (comme dit Nietzsche), en tous cas sans égards pour sa peine, s’il en éprouve. »
Ce serait injuste d’être ingrat : pendant longtemps cette femme m’a rendu très fier et très heureux. Mais même en 2017 ça faisait déjà plusieurs années qu’il était temps que ça se termine, pour nous deux, et pour nos enfants aussi, à l’évidence (il n’y a que les gens sur le seuil de la séparation pour penser qu’elle va dévaster leurs enfants : le plus souvent, ceux-ci ont compris depuis longtemps que leurs parents ne s’entendent plus du tout, et ils sont très soulagés que les choses soient clarifiées et de les retrouver plus heureux chacun·e de leur côté).
La séparation a été pour moi infiniment douloureuse, et par certains côtés je ne m’en remettrai jamais : j’aurais voulu être l’homme d’une seule femme, j’aurais voulu vieillir et décliner avec elle, compter sur elle et prendre soin d’elle, et puis j’aurais aussi voulu que mes petits-enfants, si j’ai le bonheur d’en avoir, viennent passer des vacances « chez papi ET mamie ». Tout cela n’arrivera pas, et je sais pertinemment que je ne parviendrai jamais à en faire tout à fait le deuil.
Mais je me rends compte que le temps a fait son œuvre. Je suis beaucoup plus heureux maintenant qu’il y a quelques années, et ce que je ressens en ce jour, c’est avant tout un sentiment de libération. Enfin, je peux passer à autre chose et organiser le reste de ma vie sans fil à la patte ni épée de Damoclès au dessus de ma tête. Enfin, je peux à nouveau faire des choix qui n’engageront que moi, dont je suis et dont je serai le seul responsable. Enfin, je me retrouve sur la ligne de départ et je peux choisir librement dans quelle direction et à quelle vitesse je vais courir, qui j’ai envie d’accueillir chez moi ou de rejoindre, avec qui et dans quels bras j’ai envie de passer le temps qui me reste. La route s’ouvre devant moi, à nouveau.
« Free
from conceiving
the beginning
for that’s the infinite start »