Quand on suit l’actualité en ce moment, il n’y a pas forcément beaucoup de raisons de se réjouir et de se dire que la vie est belle (à part un que je connais qui est en train de roucouler sur une plage avant un apéro en amoureux – ouais X, je t’ai vu!).
Raison de plus, peut-être, pour essayer de les chercher en soi, ces raisons de se réjouir et de se dire que la vie est belle. Il ne s’agit surtout pas d’oublier ce qui se passe d’affreux, de dramatique, d’effroyable et de révoltant dans le monde, car ce serait indigne de nous. Je crois que rien ne m’exaspère plus que le « Faut pas se prendre la tête », surtout quand il est énoncé sous la forme d’un « Je ne veux m’exposer qu’aux bonnes nouvelles sinon je risque de m’effondrer », comme c’est la mode dans le milieu du développement personnel et de la pensée positive. Étant donné les enjeux existentiels auxquels nous sommes confrontés, il est primordial de garder les yeux ouverts sur ce qui est en train de se passer : le changement climatique, l’effondrement du vivant, le rouleau compresseur des réseaux sociaux et de l’IA, la montée de la bêtise, de l’égoïsme et de la méchanceté que représente l’extrême-droite …
Tout ça paraît inexorable, et ça l’est peut-être, mais quand bien même, cela n’empêche pas que la vie est une aventure inouïe et que même au cœur du désastre on peut quand même passer de bons moments. L’une des phrases que je préfère dans toute l’histoire de la philosophie est celle-ci, de Marc-Aurèle : « Là où il est possible de vivre, il est aussi possible de bien vivre » .
Lorsque Sacha Distel a sorti ce 45 tours en 1963, il était probablement à mille lieues de ces affres. On était alors en plein dans les Trente glorieuses (qui après coup se révèlent les Trente désastreuses, mais bon), et à l’époque « La belle vie » c’était la croissance du PIB, les acquis sociaux qui se multipliaient comme des champignons après un orage automnal, l’insouciance, l’indolence, la paix (l’Indochine et l’Algérie étaient loin…), la confiance en l’avenir, l’espoir de l’ascension sociale pour ses enfants…
La belle vie c’était aussi, en tous cas pour celles et ceux qui n’étaient pas à l’écart de ce grand mouvement, le plaisir sous toutes ses formes : la sensualité, la bonne chère, les voyages, le bon vin, les soirées entre amis, bref, tout ce qui fait que la France était à l’époque une espèce de paradis sur Terre. Un proverbe yiddish, devenu un proverbe allemand, dit « Heureux comme Dieu en France » (au bord du lac de Côme aussi il doit vivre sa meilleure vie). De ce point de vue, Sacha Distel était peut-être un d’archétype de français – d’ailleurs cette chanson est l’adaptation d’un thème instrumental qu’il avait lui-même composé en 1962 pour un film au titre bien bien évocateur, « Les Sept Péchés capitaux ».
Parce que Sacha Distel était un chanteur à femmes et un représentant de la variété romantique, pour lui la belle vie a aussi à voir avec l’amour. Cette chanson commence par décrire la sensation de tranquillité et de peinardise que l’on ressent quand on vit seul, débarrassé de la présence parfois encombrante d’une compagne ou d’un compagnon : « Ô la belle vie / Sans amours / Sans soucis / Sans problèmes / Hm la belle vie / On est seul / On est libre / et l’on traîne / On s’amuse à à passer avec tous ses copains / des nuits blanches / qui se penchent / sur les petits matins » . Ainsi décrit, le célibat est une existence idéale où tout se passe sans heurt, sans prise de tête, justement. Ça me fait penser à cette formule qui claque dans « Avec le temps » de Léo Ferré : « On se retrouve tout seul peut-être, mais peinard ! » Dans la période actuelle, ces mots doivent parler à beaucoup de femmes, en tous cas je sais que beaucoup de mes ami·es n’ont aucune envie de se remettre en couple avec un homme parce qu’elles en ont marre de faire et de refaire l’expérience que pour la plupart ce sont des tocards.
Pourquoi je n’arrive jamais à les croire tout à fait ? Pourquoi j’ai toujours l’impression qu’elles se mentent à elles-mêmes et qu’une partie d’elles-mêmes, en tous cas, n’a pas renoncé à trouver une âme sœur avec laquelle pourront vivre un quotidien heureux, tranquille, joyeux, sensuel, égalitaire, stimulant ? En tous cas j’en connais quelques-unes qui, bien qu’elles se proclament très heureuses en solo, ont gardé allumée l’alarme de leur radar à mecs…
C’est exactement ce que ressent Sacha Distel. Après ces premiers couplets qui expriment un certain dédain pour la relation de couple, la suite dit bien ce qu’en réalité son cœur ressent : cette existence « sans soucis ni problèmes » lui apparaît comme superficielle et décevante, vide et frustrante. Quoi qu’il essaye de (se) faire croire, en réalité l’amour lui manque terriblement, et s’il dit à nouveau qu’il se traîne, ce n’est pas au sens de « Je zone et je m’éclate avec mes potes », mais au sens de se traîner comme une âme en peine : « Mais la belle vie / Sans amours / Sans soucis / Sans problèmes / Oui la belle vie / On s’enlace / On est triste / Et l’on traîne » . Inutile de faire semblant, chante Sacha Distel : il est amoureux, et il espère que la femme dont il est amoureux ressent le même tendre penchant et finira par accepter la relation qu’il lui propose. J’aime beaucoup cette confession, cette façon humble de présenter le couple comme un remède aux tourments et comme une clé pour un bonheur tranquille, qui comble et apaise.
Musicalement ce n’est pas transcendant, on est d’accord. Sacha Distel y développe le mélange de variété légère et de jazz qui faisait alors son succès, avec un tempo médian, un rythme chaloupé, des cordes cinématographiques, des accords de guitare feutrés, des notes de piano qui tombent en pluie, et bien sûr sa voix suave et chaude qui faisait tomber ses fans en pâmoison. C’était la recette idéale pour faire de « La belle vie » un tube populaire, souvent repris et devenu un standard du répertoire français. C’est joli, comme est joli et touchant ce thème de la reddition devant le sentiment amoureux.
Il y a des moments où les temps sont si sombres que, comme le chantait Brel, « on n’a que l’amour » . Dans ces moments-là, ce serait bien bête de ne pas le saisir quand il se présente, cet amour : ce sera toujours ça de pris, ça nous fera un bien fou, et en plus ça nous donnera de la force et du courage pour affronter ensemble les tempêtes qui enflent au loin, pour s’en protéger mutuellement et pour se donner le baume dont on aura alors besoin pour ne pas sombrer.
« Alors pense que moi je t’aime
Et quand tu auras compris
Réveille-toi
Je serai là
Pour toi »

