C’est peut-être la chanson la plus connue de Benjamin Biolay, celle qui émeut le plus de monde, et pour cause.
Il n’y a pas beaucoup de chansons dédiées à son propre enfant, et en tous cas il y en a très peu de très bonnes. Qui plus est, la plupart sont écrites sur un mode un peu enchanteur (« Je t’aime plus que tout » , « Tu as bouleversé ma vie » , « Je serai toujours là pour toi » , etc.)
Dans cette chanson, Benjamin Biolay prend un parti tout autre: il s’adresse à son enfant comme le père faillible et imparfait qu’il sait déjà qu’il sera, et il demande pardon par avance de ne pouvoir lui donner que si peu en guise d’héritage.
N’empêche, il prend la peine de préparer son enfant à quelques-unes des désillusions ou des douleurs qu’il va forcément rencontrer: le désamour, l’échec, l’errance, l’ennui… il va falloir « faire avec » tout ça aussi.
Mais de façon plus émouvante, Benjamin Biolay de se met à nu et il dévoile de lui des choses que son enfant aura besoin de connaître plus tard: ce qu’il aime (les ruelles de l’Italie, les éclaircies, la marée basse…), ce qui le charme (les mystères troublants), ce dont il a peur (la bombe, le ciel trop grand, le vide, la foule…), pourquoi il est parfois si difficile à cerner, pourquoi il se sent si souvent mélancolique… Il donne à son enfant quelques clés pour mieux comprendre son père, et dieu sait comme c’est précieux!
Benjamin Biolay a lui-même lâché, à propos de cette chanson: « Si mon père m’avait dit des choses aussi essentielles, cela m’aurait enlevé une épine du pied » . Mais malheureusement pour le petit Benjamin, son père était tout à l’inverse, un tourmenté maladivement introverti qui, quand il rentrait du travail le soir, avait l’habitude de s’allonger en silence sur le tapis du salon, un casque vissé sur les oreilles pour écouter de la musique classique. « Il donnait l’impression de voyager très loin, mais je n’ai jamais su où. »
Ce sentiment d’abandon émotionnel et affectif a conduit le jeune Benjamin Biolay à claquer la porte de chez lui en balançant à ses parents un « Vous ne me reverrez plus jamais » , et à attendre dix ans avant de renouer le contact. La blessure est toujours vive: « Pour mon père, je sais que je ne serai toujours qu’un dégénéré de la musique classique » (« qu’un » , rien d’autre que ça…). Et il est bien conscient de l’impact désastreux que cela a eu sur sa vie d’adulte, lui qui carbure aux anxiolytiques depuis ses vingt ans: « Mes fondations sont tellement chancelantes que je suis depuis resté un maître ès chaos » .
Quand j’ai lu ces phrases extraites d’une interview à Libé, j’ai ressenti soudain beaucoup d’empathie pour Benjamin Biolay, pour le désarroi et le sentiment d’inutilité et de nullité qu’il a du éprouver quand il était enfant et adolescent, et j’ai mieux compris ses attitudes de dandy parfois horripilant qui lui collent à la peau. Quand on n’est pas accueilli avec joie dans ce monde, que c’est dur d’y faire sa place et d’y être heureux…
Quoi qu’il en soit, cette confession émouvante donne une impressionnante et bouleversante chanson sur la transmission. C’est l’histoire d’un père qui ouvre son enfant au monde et qui lui tend le flambeau: à toi de jouer, vis ta vie, sois heureux… « Roule, mon enfant » .
« Si tu as peur de la foule
mais supportes les gens
Si tes idéaux s’écroulent
le soir de tes vingt ans
Et si tout se déroule
jamais comme dans tes plans
Si tu n’es qu’une pierre qui roule,
roule, mon enfant »
