Dès ses premières productions et son premier album « Le sac des filles » , Camille a été cataloguée comme l’une des figures de proue de la « nouvelle chanson française féminine » (et féministe), avec Jeanne Cherhal par exemple.
En 2005 elle a franchi un palier avec « Le fil » , un étonnant et remarquable album concept dans lequel revient du début à la fin un même fil rouge, sous la forme d’un bourdon (une note unique, en l’occurrence un si), que l’on entend tout au long de chacune des 15 chansons, et qui continue à résonner pendant 39 minutes à la fin de la dernière.
Sur tout cet album la musique est minimaliste, avec des instruments peu nombreux (pour l’essentiel le piano, la contrebasse et quelques claviers), ce qui laisse à Camille toute liberté pour explorer l’espace sonore, de façon très intellectuelle et créative, mais aussi charnelle, souvent enthousiaste, et parfois même carrément extravagante. Le subtil travail sur les arrangements se fait avant tout autour de la voix, cet instrument essentiel, le plus ancien dans l’histoire de l’Humanité, et le dernier sans doute qu’elle utilisera avant de disparaître.
Première chanson de l’album, « La fille aux cheveux blancs » illustre parfaitement cet effort conceptuel. Après quelques secondes durant lesquelles on entend le souffle de Camille, la quasi intégralité des sons est composée de beatbox, de choeurs, de claquements de langue, de scat, de raclements de gorge… C’est vivant, c’est original, c’est audacieux, c’est un peu du funambulisme, mais ça reste homogène grâce à la voix élastique, malléable et énergique de Camille. Celle-ci a parfois été décrite comme une fille spirituelle de Brigitte Fontaine, et il y a du vrai là-dedans – en beaucoup moins barge quand même.
Ce qui me plaît surtout dans cette chanson, c’est l’impression de liberté intense, et mieux encore de libération, qui s’en dégage. Cette jeune fille aux cheveux blancs a « tué les parents » , elle a « loué un placard » pour stocker ses robes d’hiver, et elle s’est lancée à l’aventure, légère, désencombrée de ce qui l’entravait ou la clouait au sol, en se laissant (em)porter par le désir, le hasard et les rencontres (« Oh je veux partir sur la seule route où il y a du vent » ). Il lui faut du courage pour lever l’ancre et pour se lancer dans son voyage initiatique, pour assumer cet alliage subtil de marginalité, de violence et de vulnérabilité. D’ailleurs avant de commencer à chanter on entend clairement une forte inspiration, peut-être les yeux fermés, comme si Camille avait besoin de se rassurer quant à ses ressources et ses capacités. Il faut dire que sa relation avec son « amoureux » est incertaine elle aussi: quand elle en parle, c’est pour souligner que lui même dit qu’il « ne [la] connaît pas » et qu’il est est juché sur « le plus volcan que l’amour ait éteint » – certes elle affirme dans la foulée qu’il « reviendra demain » , mais cette histoire ne paraît pas forcément très bien embarquée…
Toute cette fragilité et cette hésitation sont subtilement rendues par la musicalité très structurée et saccadée, avec une mélodie chantée qui zigzague rapidement vers le haut et le bas, l’accent tonique posé sur une syllabe sur deux (« Je… à… où… ne… nulle » ). Indépendamment des mots qui sont chantés, le jeu sur la voix incarne à merveille de façon dont cette jeune fille avance, avec autant de détermination que de précaution, comme une fildefériste qui sait qu’elle paiera cash la moindre erreur puisqu’il n’y a pas de filet en dessous d’elle.
Je suis moi-même de nature inquiète et prudente, et je m’en désole souvent, alors je suis très sensible à cette manifestation de courage, à cette façon de prendre des risques en dépit de ses peurs, à ce désir de vivre de façon moins cadrée et plus intense.
Et puis si j’aime bien cette chanson, c’est aussi parce qu’il y a une jeune fille aux cheveux blancs (enfin pas complètement 😉) à qui je pense souvent. Elle aussi, comme Camille, est intelligente, audacieuse et drôle. Aujourd’hui c’est son anniversaire. Je t’embrasse, ma belle.
« Les seuls lits d’où je rêve sont des quais de gare »