Cela fait trop longtemps que je n’ai pas chroniqué une chanson du groupe américain The National, que j’adore. Il est donc temps d’y revenir, d’autant plus que je viens à peine de découvrir le formidable deuxième album de ce groupe, « Sad songs for dirty lovers », et que je prévois d’en présenter au moins trois ou quatre morceaux – il faut donc commencer sans tarder pour pouvoir étaler un peu les parutions.
Après avoir existé dans l’Ohio sous un autre nom (Nancy), The National a pris sa configuration définitive en 1998, lorsque deux des fondateurs du groupe, Matt Berninger et Scott Devendorf, sont allés s’installer à New York. Scott a alors appelé son frère Bryan, qui l’a rejoint en emmenant dans ses bagages deux de amis, Aaron et Bryce Dessner. Cinq jeunes hommes issus de l’université de Cincinnati, dont deux frères, voilà une composition pas banale pour un groupe.
Un premier album éponyme est paru assez rapidement, avec une diffusion confidentielle mais déjà un joli succès d’estime. Quant au deuxième, paru en 2002, il a une histoire assez étonnante : il est d’abord sorti en France, et qui plus est sur un label même pas parisien mais basé à Bordeaux. Dans la foulée, The National a été fortement soutenu par Libération et par France Inter, et depuis lors le groupe a toujours été très apprécié en France – chez nous on a bon goût.
Ce fameux « Sad songs for dirty lovers », je disais pour commencer que je l’ai découvert il y a peu de temps. Je suis un grand amateur de The National, mais je ne connaissais que les albums n° 4, 5 et 6 (« Boxer », « High violet » et « Trouble will find me »), qui sont tous aussi magnifiques les uns que les autres : les trois disques précédents sont sortis à un moment de ma vie où j’avais totalement déconnecté de l’actualité musicale, car j’étais trop accaparé par mes débuts de maître de conférences à Lille, et surtout par ma vie de famille (mon premier enfant est né fin 1998). Mais il y a quelques mois, j’ai décidé de compléter ma CDthèque avec quelques disques dont j’adore quelques morceaux, pour les avoir dans une version de meilleure qualité qu’en MP3, et aussi parce que j’ai envie de constituer sur mon lieu une petite médiathèque assez variée et complète. Au hasard de mes premiers achats sur Rakuten, je suis tombé sur cet album que je ne connaissais pas et je l’ai ajouté dans mon panier, pour trois malheureux euros de plus, frais d’envoi compris. Riche idée !
Dès la première écoute j’ai été emballé, et en un petit mois je l’ai bien écouté une dizaine de fois, avec de plus en plus de plaisir et même d’excitation. « Sad songs for dirty lovers » a été très bien reçu par la critique spécialisée : le site américain Pitchfork lui a attribué un 8,4/10 élogieux, et plusieurs magazines l’ont carrément élu album de l’année. Je partage totalement cet enthousiasme : pour moi c’est un disque éblouissant, à la beauté vénéneuse.
« Cardinal song », qui ouvre l’album, est une sublime chanson qui commence à pas feutrés par une mesure chantée presque a capella par la voix mélancolique et chaleureuse de Matt Berninger, avec juste un piano numérique qui sonne comme un doux carillon. Pendant les minutes suivent, nous sommes suavement bercés par une musique irrésistiblement envoûtante, d’une classe folle. La section rythmique, qui est l’un des gros points forts de The National (la basse est sourde et souveraine, la batterie est nette et précise), emmène le reste du groupe d’une main ferme mains néanmoins glissée dans un gant de velours soyeux.
À partir de 3’15, le morceau se fait instrumental et il est délicatement soulevé en apesanteur par des arrangements de guitare et des notes de xylophone numérique qui me font un peu penser à certains morceaux célestes du Radiohead de la même période (notamment dans ce chef d’oeuvre qu’est « Let down« ). Musicalement, cette deuxième partie de « Cardinal song » est un délice encore plus voluptueux que la première, une caresse musicale qui chairdepoulise sans coup férir.
À 4’40, après quelques secondes qui donnent l’impression que le groupe est en train de préparer un fade-away subtil (une guitare se tend et se tortille très légèrement, une autre se met à crisser comme une vieille porte en fer forgé trop rarement huilée), un accord de piano martelé vient nous sortir de notre rêve éveillé et emmène « Cardinal song » dans une troisième direction : ici c’est un violoncelle qui dicte le rythme, et Matt Berninger revient poser quelques paroles qui disent tout le désarroi d’un homme qui ne sait plus où il en est : « Jesus christ you have confused me, / cornered, wasted, blessed and used me, / Forgive me girls i am confused » .
Ce que j’aime le plus dans cette chanson, c’est la façon dont elle avance comme descendent les méandres d’une rivière sinueuse, c’est la fatale attraction qu’elle dégage en donnant l’impression d’être une vraie personne, dotée d’une identité et d’une volonté propres, et qui joue avec nos nerfs pour mieux nous ferrer. À plusieurs reprises, The National joue du ralentissement et du quasi-silence, comme une main s’écarte un bref instant de la peau qu’elle frôle juste pour attiser l’envie qu’elle se repose ici ou ailleurs, on ne sait pas où mais à vrai dire on s’en fout pas mal car on n’a qu’une seule envie, que ça continue. C’est une chanson qui joue à cache-cache, une « apparition disparaissante » (pour utiliser une formule du philosophe Vladimir Jankélévitch), et c’est là peut-être que réside le secret de son affolante séduction.
J’espère vraiment vous avoir donnée l’envie d’écouter cette chanson d’une beauté époustouflante, et si vous ne connaissez pas encore The National, peut-être que c’est par cette écoute que commencera une histoire d’amour entre vous et ce groupe très, très au dessus de la mêlée. [Dans ce cas je vous invite à découvrir les autres titres de ce groupe que j’ai déjà chroniqués, en suivant ce lien]
« Never say you miss her
Never say a word »


Très belle découverte, merci Gregory ☺️
Aaah le violoncelle… 💞
Merci Isabelle! The National est l’un de mes groupes contemporains préférés, de très loin. Une classe au-dessus d’à peu près tout le monde… et même plusieurs en fait!