J’ai commencé à écouter les Beatles par la double compilation à la pomme, notamment par celle de la deuxième période (la bleue), avec des chansons nettement plus longues, beaucoup plus originales, parfois psychédéliques, voire carrément déjantées aussi bien au niveau des textes que des mélodies et des orchestrations.
Parmi celles que je préférais alors, il y avait « Hey Jude ». J’adorais cette longue chanson (7’09), notamment pour les « Na na na nananana » entraînants et irrésistibles qui s’enchaînent à partir 3’08 et qui composent une sorte de farandole musicale, jouée non seulement par les Beatles, mais aussi par un orchestre de 36 musiciens, avec entre autres dix violons, trois violoncelles, deux flûtes, un contrebasson, deux clarinettes, quatre trompettes, deux contrebasses… La plupart de ces musiciens ont en plus accepté de taper dans leurs mains et de se joindre au choeur sur les « Na, na, na, nananana, nananana » , mais pour ça les Beatles ont du accepter de doubler leur salaire (c’est parfois rentable, la musique).

Musicalement, « Hey Jude » est l’une des multiples preuves du génie des Beatles, et de leur fascinante faculté à rencontrer un succès immense avec des chansons à la fois évidentes et irrésistibles, bien qu’elles soient complexes, inventives et totalement en dehors des standards de l’industrie musicale.
Par exemple, pour faire tenir les 7 minutes et 09 secondes que dure la chanson sur une seule face de 45 tours, il a fallu que les techniciens compressent certaines parties. À l’époque c’était une vraie prouesse technique, mais au final ça a débouché sur un triomphe : « Hey Jude » est la plus longue chanson à avoir atteint la première place du hit-parade britannique, elle est restée neuf semaines en tête du hit-parade américain, et elle a même été le plus gros succès en 45 tours du Fab four !
Parmi les fun facts liés à cette chanson, il y a la raison pour laquelle la batterie ne fait son entrée qu’après 50 secondes et deux couplets. Les Beatles n’avaient pas du tout prévu cela, mais il se trouve que quand l’enregistrement de la prise qui a finalement été retenue a démarré, Ringo Starr était aux toilettes sans que les trois autres ne s’en rendent compte. Lorsque le groupe écoutera ensuite cette prise, tout le monde tombera d’accord sur le fait que cette arrivée tardive de la batterie rend la chanson encore plus intéressante. Comme l’a raconté Paul McCartney, alors au piano : « Ringo était parti aux toilettes et je n’avais rien remarqué. Elles n’étaient qu’à quelques mètres de sa batterie, mais il était passé dans mon dos et je le croyais toujours installé derrière. Nous démarrons ce qui va devenir la prise définitive. « Hey Jude » déroule pendant un long moment sans la batterie, et pendant qu’on enregistre, je sens soudainement Ringo passer sur la pointe des pieds dans mon dos et se précipiter sur son siège. Et juste au moment où il se met en action… boom boom boom ! Le timing est absolument impeccable ! »
Mais au-delà de ces anecdotes amusantes, « Hey Jude » est un véritable chef d’oeuvre qui a été reçu de façon très élogieuse par de nombreux critiques musicaux, y compris par des musicologues plutôt spécialistes du classique. Pour Alan W. Pollack, par exemple, « Hey Jude est tellement monumental que j’en suis presque dissuadé d’y toucher, en raison de la pression que je ressens pour dire quelque chose de profond. J’essaye néanmoins, même si je me trompe sur toute la ligne, car c’est une si belle illustration de deux leçons de composition : comment remplir un large canevas avec des moyens simples, comment utiliser des éléments aussi divers que l’harmonie, la ligne de basse, l’orchestration, pour articuler la forme et le contraste… [Hey Jude] est d’un format binaire qui combine un hymne entièrement développé avec une « jam » en forme de mantra sur une progression d’accords toute simple » , et la coda et le fade out sont « d’un étonnant effet transcendantal » . Un autre critique, Richie Unterberger, plussoie de façon tout aussi élogieuse : « Ce qui aurait très facilement pu être ennuyeux devient au contraire hypnotique. Parce que Paul McCartney varie ses vocaux avec quelque chose comme les plus grandes improvisations jamais entendues dans le rock, s’étendant de chants incantatoires à de puissants cris à la James Brown en passant par ces lignes pleines d’âme. De surcroît, il y a cette addition graduelle des instruments orchestraux, créant cette grandeur symphonique qui donne toute sa majesté au finale de la chanson. »
Qui, aujourd’hui, peut se vanter de produire des chansons qui recueillent à la fois des commentaires critiques aussi dithyrambiques ET un succès public aussi monumental ? Selon moi, cette simple question illustre une forme de décadence de la musique populaire contemporaine – mais peut-être que je dis ça parce que je suis en train de devenir un vieux con.
Si quand j’ai appris à aimer les Beatles j’étais intrigué et épaté par cette chanson sur le plan musical, je n’avais strictement aucune idée de ce que son texte signifiait.
Ce n’est que très récemment, en commençant à rédiger cette chronique, que j’ai appris que « Hey Jude » a été composée par Paul McCartney pour remonter le moral de Julian, le jeune fils de John Lennon. À l’époque, au printemps 1968, John Lennon venait de quitter son épouse Cynthia pour Yoko Ono, et il ne se gênait pas pour le chanter dans plusieurs titres de l’album blanc. Fortement dérangé par cette indélicatesse, Paul McCartney a alors décidé de réconforter Cynthia et Julian, et il leur a rendu une visite à l’improviste. Plus tard, Cynthia Lennon a raconté ainsi cette rencontre : « J’ai été vraiment surprise quand un après-midi, Paul est arrivé chez nous, tout seul. J’ai été très touchée qu’il se préoccupe ainsi de notre bien-être. Après nous avoir rendu visite, il a composé Hey Jude dans la voiture. Je n’oublierai jamais ce geste de Paul. » Cet homme est décidément un seigneur.
Je n’en dirais pas autant de Lennon, qui a lui-même reconnu, dans une interview de 1980, qu’il avait été pendant l’essentiel de sa vie privée un type jaloux, contrôlant et carrément violent (« J’étais cruel avec les femmes que je fréquentais. Je les battais » ). Être un génie de la musique n’empêche pas d’être aussi un tocard méprisable… Au moins a-t-il le mérite d’avoir ensuite beaucoup changé, alors que la plupart des tocards méprisables le restent à jamais. Je n’ai jamais vraiment aimé « Imagine », que j’ai toujours trouvé assez mièvre, et j’ai toujours préféré Paul à John : me voilà renforcé dans cette opinion.
Mais revenons à « Hey Jude », et au sens que Paul McCartney a voulu donner à cette chanson.


Dans un premier temps il l’a appelée « Hey Jules », ce qui disait ouvertement qu’elle était destinée à Julian Lennon. « Je suis parti de cette idée, Hey Jules, et ça disait « Julian, ne le prends pas mal, prends une chanson triste et rends-la meilleure. Hé, essaye de t’arranger avec cette terrible histoire. » Je savais que ce ne serait pas facile pour lui. Je me suis toujours senti désolé pour les enfants lorsque leurs parents divorcent. J’ai donc eu cette idée au moment où je suis allé les voir. » Julian était alors tout petit et il était presque totalement délaissé par son père, lequel était totalement incapable de s’occuper de lui… « Hey Jude » était une chanson pour l’aider à se sentir mieux et à surmonter le divorce de ses parents (même si cela n’est pas explicité dans les paroles).
Tout au long de l’enfance de Julian, Paul McCartney est devenu un proche de la famille et il s’est beaucoup occupé de lui, au point que plus tard Julian déclarera, et à plusieurs reprises, que fort heureusement pour lui il a davantage été élevé par Paul que par son père biologique. En 1996, il dépensera 25.000 livres sterling pour acquérir aux enchères les notes de session d’enregistrement de « Hey Jude », décrivant alors cette chanson comme un « héritage familial » .

À travers ces différentes anecdotes émouvantes, on se rend compte que Paul a joué pour ce petit garçon le rôle de « témoin secourable » dont parle la psychothérapeute Alice Miller dans ses nombreux livres, à savoir le rôle de quelqu’un qui parvient à faire ressentir à un enfant en détresse qu’il mérite d’être aimé, qu’il n’est pas condamné à être négligé, repoussé, maltraité ou abandonné toute sa vie durant, qu’il mérite de trouver une place dans ce monde et d’y réussir sa vie, et qu’il y a des gens qui peuvent incarner l’amour et la bienveillance dont il a besoin.
Mais bien entendu, ce n’est pas parce qu’une chanson est destinée d’abord à une personne en particulier qu’elle ne peut pas devenir totalement universelle. « Hey Jude, ne le prends pas mal », « Hey Jude, n’aie pas peur », n’est-ce pas ce que tous les petits enfants ont besoin d’entendre et de sentir lorsque les événements de la vie deviennent trop frustrants et angoissants ? Et tous les adultes, même ceux qui semblent les plus éloignés de l’enfance, même les plus prétentieux, les plus rudes, les plus cyniques, les plus froids, les plus calculateurs, les plus égoïstes ou les plus pervers et manipulateurs, tous les adultes n’ont-ils pas été d’abord des petits enfants ?
Ce que dit cette merveilleuse chanson, au fond, est tout bête : il est absurde et tragique d’abîmer les personnes importantes de sa vie à cause de son arrogance ou de son égoïsme ; il est triste et vain, aussi, de ruiner sa propre vie à cause des événements contraires ou à cause de la désinvolture ou de la méchanceté de personnes mal intentionnées : « And anytime you feel the pain, hey Jude, refrain / Don’t carry the world upon your shoulders« .
Maintenant que j’ai compris le sens de cette chanson, je l’adore plus encore.
« Take a sad song and make it better,
remember to let her into your heart,
then you can start to make it better »