Fever Ray est un groupe que j’ai découvert grâce à « Autoreverse », une intéressante émission d’une heure qui était diffusée dans les années 2000 sur une radio libre lilloise, RCV, et à laquelle participait un collègue : chaque semaine, un album était « revisité » en musique, avec non seulement une description de son histoire, de sa production et de son contenu, mais aussi un focus sur ses influences et sur sa postérité. Comme ce collègue est plus jeune d’une petite dizaine d’années, ça a été l’occasion pour moi de découvrir des groupes et des artistes qui l’avaient marqué dans ses années d’étudiant, alors que moi-même, à la même époque, j’avais cessé de suivre l’actualité musicale, trop occupé que j’étais par le travail et la vie de famille.
Fever Ray fait partie du lot de ces artistes à côté desquels j’étais passé. Il s’agit en fait d’un alias derrière lequel s’est cachée une auteure et chanteuse suédoise, Karin Dreijer Andersson, pour sortir en 2009 son premier album solo, lequel a reçu un accueil critique très favorable : Dummymag.com en a fait son artiste préférée de l’année 2009, et elle a reçu un Award suédois en janvier de l’année suivante. À l’occasion de la remise de ce prix, en prime time sur une chaîne nationale, le grand public suédois a pu se rendre compte que cette jeune femme (elle avait alors 35 ans), qui affirme « jouer un personnage » , a une personnalité pour le moins difficile à suivre : elle s’est présentée masquée sous un amas de plastique couleur chair digne d’un film d’horreur de série B, elle a baragouiné un discours dans un dialecte incompréhensible, avant de filer en coulisse sans demander son reste. Karin Dreijer l’a reconnu dans une interview au Guardian, « I have a problem with normal. » En effet.



Parmi les formules qui m’ont marqué dans l’émission qu’Autoreverse avait consacrée à ce disque, il y a notamment l’idée que « Fever Ray » est un groupe « lynchien » : comme chez le réalisateur californien, les ambiances musicales sont insaisissables et même inquiétantes, le plaisir y a quelque chose à voir avec le trouble, le poisseux, le ténébreux, parfois même avec le malsain ou le vénéneux, et on en ressort avec un sentiment d’inconfort ou, comme on dit aujourd’hui, une impression « malaisante ». De fait, le style musical de Karin Dreijer Andersson est un tout petit peu moins enjoué que celui de Carlos ou d’Annie Cordy : le disque est habité, ou plutôt hanté par des congas, des synthés et des gimmicks electro hypnotisants. Comme l’a justement écrit un chroniqueur sur le très bon site Album Rock, son écoute peut faire penser à une expérience de transe chamanique qui serait calme, posée, imperturbable, comme si la fin du monde avait été acceptée. Bref, c’est une musique qui n’est pas jouasse, mais qui malgré tout est assez jouissive.
Dans une interview qu’elle a accordée à un site canadien, Karin Dreijer affirme que le style musical de cet album solo est très influencé par le climat particulier de la Suède, et plus spécialement par la météo hivernale durant laquelle elle l’a enregistré : « L’hiver chez nous, il fait noir. Dès 14h. C’est horrible. (…) C’est intéressant de voir comment le climat peut influencer la musique qu’on écrit. J’imagine que si je composais un album durant l’été, ma musique serait plus rythmée et enjouée. » On n’est pas forcé de la croire, et j’ai plutôt tendance à penser que quand on a l’âme noire, cela tient généralement à des raisons si profondes qu’elle ne s’éclaircit pas par la simple magie d’un changement de décor : comme l’a écrit le poète latin Horace dans les « Odes », « Et le sombre chagrin monte en croupe derrière le cavalier » …
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La chanson que je choisis de partager ce soir est très représentative de l’univers musical de Karin Dreijer. C’est un morceau lent, tortueux, sombre, froid et même lugubre, dans lequel les paroles lapidaires sont répétées en boucle, de façon lancinante, aussi lancinante que la scansion de guitare électrique et que les percussions sèches qui reviennent tout du long. Plus qu’une chanson, « Keep the street empty for me » est une sorte d’incantation ténébreuse sur fond de brouillards atmosphériques. Dans d’autres chansons, par exemple dans « When I grow up », la plume de la chanteuse suédoise peut se faire presque naïve et enfantine : « Lorsque je serai grande, / je veux être garde-champêtre et courir dans la tourbe en talon hauts / C’est ce que je ferai. » Ici au contraire, c’est d’errance, d’angoisse et de péril qu’il est question : l’avenir n’est pas un espace grand ouvert vers lequel on a envie de courir avec confiance, insouciance et allégresse, mais un mur menaçant dont il faut se protéger (« There’s no room for innocence / So take me home before the storm » ). Malheureusement, il suffit de suivre un tout petit peu l’actualité pour savoir que c’est une anticipation assez réaliste…
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Il y a encore une chose qui me touche beaucoup dans cette chanson, à tel point que c’est ce qui m’a donné envie de l’écouter : c’est son titre, qui exprime à la fois une grande vulnérabilité et un puissant besoin de protection.
Pour être à l’aise dans une relation amicale, et plus encore dans une relation affective et amoureuse, la moindre des choses est de s’y sentir en sécurité. A minima, il faut savoir que la personne avec laquelle on évolue et/ou on vit ne nous fera pas de mal, qu’elle n’essaiera pas d’obtenir par la force, par la menace ou par la manipulation ce que nous ne voulons pas lui donner, et qu’elle n’essaiera pas de nous le faire payer si nous ne cédons pas à ses caprices. Ça c’est le b.a.-BA, même si malheureusement il y a tant d’hommes qui ne sont même pas foutus de respecter ce minimum syndical…
Mais ce dont on a vraiment besoin pour s’abandonner tout-à-fait dans une relation, c’est de croire dur comme fer que cette personne veut notre bien, qu’elle cherche activement à nous faire du bien, qu’elle est prête à s’engager beaucoup pour nous faire du bien, pour nous préserver et pour nous protéger – y compris, c’est très important, si cela va à l’encontre de ses propres désirs ou de ses propres intérêts. Idéalement, il faut se dire qu’avec cette personne il ne peut rien nous arriver de mal (en tous cas rien qui soit de sa responsabilité).
En chantant « Keep the street empty for me », en choisissant ce titre, Karin Dreijer fait à la personne qu’elle aime une demande de protection qui va encore bien au-delà : fais en sorte qu’il ne puisse rien m’arriver, que je ne sois pas confrontée à la méchanceté et au danger qui peuvent traîner dans les rues. Bien sûr il y a quelque chose d’illusoire dans cette supplique. Mais elle est là, et elle signifie quelque chose chose : elle dit la peur, et elle dit aussi le besoin impérieux que cette peur soit entendue et respectée.
